lundi 7 mars 2011

479 : dimanche 6 mars 2011

« Oh ! j’adore aussi la mer », dit Léon.


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Du son, des sons, mixés, syncopés, de la voix, heurtée, des mots, syncopés, mixés, et le rythme reprend. Brouillard, sous la pluie, danse, brouillard… Son inaudible, renforcé par un frémissement de basse, gouttes d’eau tombant sur du coton détrempé... Sa compil’ commence à émerger. Pour le lancement, il invitera le mixeur de Craie vive. Puis le producteur. Il les invitera l’un après l’autre, il remplira pour eux les pintes au néo-pub, bière incolore, cidre blême, c’est du son, pinte aigre, pinte aigre, léviathan, ça siffle, ça projette, léviathan, pinte aigre, pinte aigre, femelle, léviathan…


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Parfois ce serait bien que tout s'arrête. Qu'elle puisse respirer hors du temps, que cette fuite devant elle ralentisse, disparaisse, afin qu'elle puisse réfléchir.


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Quand je sortais de la petite rue, c'était le plus souvent pour tourner à droite, faire quelques mètres sur le trottoir, et pénétrer dans la banque, au rez-de-chaussée, juste avant la porte solennelle de l'immeuble qui, avec l'emphase qui était la version locale des immeubles post-hausmanniens, s'ouvrait entre deux pilastres à bossages, sous un lourd balcon soutenu, apparemment, par deux bustes de femmes dépoitraillées et bourgeoisement respectables.


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Comment Béatrice T. est arrivée chez nous. Béatrice T. habite, quand on fait sa connaissance, sous les toits d'une grosse maison en meulière, avec un parc autour et même un court de tennis, dans une des rues les plus résidentielles de la ville. Elle vient de divorcer, a laissé mari et enfants sur leur ferme du pays de Bray - c'est elle qui se tapait tout le boulot, confiera-t-elle quand on se connaîtra mieux, lui buvait, elle en a eu marre, les enfants déjà grandets ont pris le parti du père, plus jamais voulu voir leur mère qui, de son côté, n'a rien réclamé - c'était sa version des événements. Employée de maison nourrie, logée, elle dispose d’une chambre chez la vieille dame très riche (aussi châtelaine en été du village dont vient Béatrice T.) qui l’emploie théoriquement à temps complet, mais lui laisse quartier libre tous les après-midis. Dans des maisons du même genre voisines de celle où elle travaille, Béatrice T. se fait discrètement une clientèle au noir pour ses après-midis ; et puis s’enhardit, élargit son rayon d’action à des immeubles, des boutiques, des bureaux du quartier et même au-delà, comme elle étire son amplitude horaire, très tôt le matin ou tard le soir quand sa patronne dort. Pour trouver ses heures de ménage des après-midis, elle se met en cheville avec les concierges encore en charge des quelques immeubles un peu anciens et cossus, mais seulement d’apparence, qui restent, dont Amalia. Béatrice T. arrive comme cela chez nous au début de l'année 1990. Avec Amalia, j’échangeais des heures de soutien scolaire dispensées à sa fille contre des heures de ménage, une pour une, et l’argent ne circulait pas, je préférais. Mais, enceinte d'un deuxième enfant, Amalia renonce à ses heures supplémentaires et me dit qu’elle connaît quelqu’une pour la remplacer, qu’elle lui expliquera tout, que je n'aurai pas à chercher, et c’est d’accord sans même la rencontrer, en confiance. C'est comme cela que Béatrice T. est arrivée chez nous.


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La perspective de cette promotion fut le déclencheur des événements. Changement de région, poste à responsabilité. Ce fut pour Alain le moment de tirer un bilan de sa vie, et il n’aima sans doute pas ce qu‘il débusqua. Avec le recul, ça ne fait guère de doute. Sans l’exprimer à ses amis, ni même à sa compagne, il comprit qu’il n’aimait guère son travail, qu’il ne devrait pas y être. D’ailleurs il n’y était pas, vivant comme à côté, et songeant sans cesse que sa vie était devant lui, repoussant au lendemain la perspective de s’en préoccuper enfin. Mais cette promotion ne lui permettrait guère de changer désormais, et il est plus difficile de le faire à trente cinq ans. Je l’ai toujours connu sans ambitions, aspirant plutôt à une vie simple, qui s’éloignait d’autant plus cette fois. Ce bouleversement était donc plus profond, plus essentiel qu’un simple changement de poste. Depuis la nouvelle, j’avais lu à plusieurs reprises comme de la peur dans son regard. Il commença à modifier ses habitudes de vie quotidienne, reprenant le sport, mais aussi la musique, sa passion. Il cherchait à se faire de nouveaux amis, se remit à lire. Lui qui était apolitique, il renoua avec ses engagements de jeunesse. Il s’éloignait de sa famille, de sa vie. En quelques semaines seulement, il détruisit ainsi dans une sourde fureur son couple et sa vie professionnelle, pour finalement renoncer à la perspective de ce poste, démissionner, et jusqu’ici disparaître de nos vies. En y songeant, je ne sais - mais peut-être est-ce la même chose - s’il chercha ainsi à détourner son attention de cette peur, ou alors, n’ayant en réalité aucune confiance en lui, à devenir quelqu’un d’autre, voire à se « purifier » pour se convaincre enfin qu’il pouvait s’inscrire dans cette vie qu’il ne sentait pas être la sienne. Je l’avais toujours connu imprégné d’un profond sentiment de culpabilité, qu’une telle fuite en avant n’avait aucune chance de supprimer. Je lui souhaite bonne chance.