dimanche 31 octobre 2010

353 : samedi 30 octobre 2010

Lettre d’amour à une inconnue (16/18) Trois heures après réception de ma missive, l’effrontée avait osé se contenter d’un bref « bonjour », sans majuscule, rapidement tapé sur le tchat. Mon cœur s’emporta de colère, surprise ou déception. Comment osait-elle s’arranger avec un si mince effort alors que j’avais pris soin de trouver les mots ? Je ne savais que répondre et n’avais d’ailleurs rien à dire de précis ou de vague, c’est pourquoi je préférais réaliser une pirouette et prendre la fuite, prétextant un empêchement professionnel. Je passais hors-ligne et m’éclipsais subitement. C’était tout à la fois facile, lâche et déprimant. Insatisfaite, j’allais fouiller à nouveau dans son profil en espérant détecter un indice me prouvant qu’elle aurait été capable de m’offrir mieux : masturbation misérable de l’esprit. La fiction au secours d’une sexualité en dépérir n’a pas le goût du miel. La recherche est vaine : on ne remplace pas un corps par son avatar informatique.


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Société du spectacle Foule en liesse, comme une kermesse. Les badauds crient et sourient, transportés par les rythmes et cadences de la fanfare ils lèvent les yeux. Tous sont à la fête, public aussi bien que baladins. Et eux ont oublié qu'ils sont monté sur des chars, ont chaussé des échasses, mis des perruques, enfilé des masques. Théâtre de rue, où les actions de représentation s'extériorisent et sortent dans la rue. Les comédiens s'oublient. Ce ne sont pas les seuls. Dans une salle de bal par la danse il devient possible d'être à la fois spectateur et protagoniste, sans mise en scène, c'est surtout un lieu de rencontres, occasion d'une célébration. Le spectacle se produit aussi au dedans, en des lieux clos. Maisons de quartier, théâtres, opéras. Quatrième mur ? Il se produit alors des moments qui sont uniques, on "donne" des œuvres, alors interprétations qui sont incarnations de partitions, ou bien encore pures créations. D'un soir à l'autre il peut se trouver nombres de variations dans les représentations, pour les acteurs c'est un présent qui se rejoue en permanence, provisoirement, pour un temps, le temps de la représentation de l'œuvre qui deviendrait presque motif. Dans ce cadre, le prix des places s'échelonne selon les positions dans la salle ou dispositions de l'audience - relatives à la vision, à l'audition, à l'isolation aussi vis-à-vis des autres spectateurs. D'aucuns au premier rang se concentrent pour tout voir, tout percevoir, sans distance importante. Leur ouïe est un peu assourdie, les perspectives de leur regard balayant les espaces de la scène. Ceux-là ont voulu se placer au devant, à l'avant, être les premiers. N'ont peut-être pas pris garde au buste triomphant qui surplombe parfois l'estrade, ou ne font pas attention au charme discret des éventuelles loges tout en haut, ou de côté, de parts et d'autres, là où l'on voit tout ce qui se passe ou presque, là où on est vu de personne, là où l'on se sert de petites jumelles (parfois de véritables objets d'orfèvrerie) pour observer avec minutie le détail des performances ou l'ensemble de ce qui a lieu sur scène, là-haut où l'acoustique des musiques se déploie dans une ascension qui magnifie, qui unifie le son. Pensons aussi à ces perspectives radicalement autres, et quasi renversées, celle des artistes ou gens de scène, qui sans se faire voir, souvent penchent la tête, le regard oblique, pour observer de l'autre côté, en coulisse, derrière le rideau ou les pans du décor, d'un air parfois amusé ou angoissé, et non sans une certaine complicité.


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On pouvait les tuer, ceux du fond du sud enneigé, on ne pouvait pas les convertir. Ils ne bronchaient pas, imperturbables, impassibles et supérieurs. Ils ne donnaient aucun signe d’affaissement ou de doute, pas la moindre apparence d’hésitation. Ils semblaient ne pas être gênés par l’idée de tous mourir bientôt, ils étaient en cela invincibles et très gravement menacés, seulement protégés par les distances immenses au bout desquelles ils vivaient. Puisque peu leur importait que la vie leur soit retirée du moment que jusqu’à la mort de leur corps, l’âme dont ils étaient avec Dieu le seul détenteur ne soit pas cédée à d’autres avidités ni à d’autres petits maîtres, ce dont ils étaient les seuls décisionnaires, et surtout les uniques titulaires de la force permettant de ne point s’y résoudre, ce furent d’autres communautés que celles dont ils étaient fragments qui travaillèrent à l’exil qui sauverait leur vie, des groupes d’anarchistes enfiévrés de romantisme mystique et d’écrivains éperdus de mysticisme romantique, des anarchistes écrivains résidant dans les majestueuses, populeuses et splendides villes du nord, et des écrivains anarchistes issus des cités somptueuses, baroques et grouillantes au loin, qui s’éprirent de ces fous perdus infiniment sages et démesurément grands d’âme, comme on s’embrase ou se prend d’amour pour un autre soi-même meilleur que soi, dont on voudrait qu’il réussisse à sa place ce que l’on a pas su accomplir, et ceci pour peut-être laisser possible qu’une place reste à prendre pour soi-même à ses côtés, et de façon surtout à ce que sa propre existence demeure plus légère et plus vaste de savoir que tant de grandeur était du monde où l’on coulait soi-même ses jours.


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Il avait découpé un essieu de charrette pour en faire un jeu de palets. Dehors, il portait une casquette presque en permanence ; le reste du temps son crâne chauve et blanc en laissait voir la trace sur le front et la nuque, tout comme son torse nu montrait précisément la marque claire du maillot de corps. Il avait fabriqué la maquette d'une batteuse en intégrant au mécanisme le moteur de l'essuie-glaces d'une Deux Chevaux. Il avait dû accepter de vendre son accordéon pour pouvoir acheter encore quelques dizaines d'ares du côté de la Noue Morin. Il a eu la jaunisse au cours des dernières semaines. Il avait été réquisitionné pour travailler en Allemagne, pendant plus de quatre ans. Il avait eut une fille avant, une autre après. Il parlait peu.

samedi 30 octobre 2010

352 : vendredi 29 octobre 2010

Lettre d’amour à une inconnue (15/18) Le divertissement ponctuel était finalement devenu routinier. Il ne restait que le vice, une fumée de charbon qui se collait au bas-ventre et me poussait à collectionner ces entretiens que j'écourtais pour ne conserver que le parfum de corps emmêlés. Je laissais entendre que j’attendais plus : expression de ma perversité mais aussi prix à payer pour obtenir un verre ou un dessert sans avoir à dégainer mon porte-monnaie. Je ne m'amusais plus de ces badinages inutiles et ne prenais plus la peine de mimer une gêne ou une réserve. J’étais entrée sans difficulté en la matrice de cette séduction falsifiée. Il suffisait de reproduire les gestes d’une drague académique, de répéter les formules empruntées et de laisser penser qu'il s'agissait de la première fois pour ne pas blesser l'ego de ces saboteurs affectifs. Je m’étais égarée plus d’une fois entre les pattes d’hommes qui avaient cru pouvoir m’appâter à l’aide de messages plats et en général mal orthographiés. J’avais donc pris soin de sortir des codes ou conventions pour m’adresser à cette inconnue nouvellement aimée.


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C’était, une fois de plus, le restau du vendredi entre collègues, sans les chefs restés entre chefs, ce restau là, bien connu, sûr, et les impressions de déjà-vu qui allaient avec.


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Lorsqu’un hiver, des soldats vinrent faire rentrer les pacifistes dans les rangs de la subordination aux pouvoirs terrestres, du sang fut versé sur les neiges qui recouvraient les chemins du village que l’armée avait choisi au hasard. Les pacifistes ne se défendirent pas, ne combattirent ni ne luttèrent par la force, les soldats ne faiblirent ni ne défaillirent. Les premiers restèrent de marbre, ni arrogants ni dressés, tout simplement indifférents, tandis que les seconds plantaient des lames dans leur chair et les mettaient en joue pour tirer, et tiraient, certes surpris de ne point rencontrer de résistance, mais acceptant que l’imprévue facilité de la tâche ne les dispensât pas soudainement de tout de même l’accomplir. Les fantassins tuèrent tous ceux qu’ils trouvèrent dans les rues du village où ils avaient débarqués, ils n’eurent pas pour ceci à recourir à davantage d’aptitudes martiales que si on leur avait commandé de détruire des fétus de paille, mais ce n’avait pas été pour eux comme abattre des épouvantails, car ce furent des porteurs de regards infiniment bons, calmes et sages qu’ils durent assassiner. Ils repartirent moroses. Les yeux qui dans l’immense plaine déserte n’étaient pas là pour les voir auraient perçu dans leur démarche un infime abattement.

vendredi 29 octobre 2010

351 : jeudi 28 octobre 2010

Lettre d’amour à une inconnue (14/18) Je m’étais gavée des ressources du réseau comme un enfant qui se serait jeté sur un flot de bonbons qui lui eut été offert gracieusement. À la poursuite d'un tremblement, d'une excitation qui ne venait plus à force d'abus, j’étais hâtivement passée à l'utopie du sexe expéditif et sans entorse. Le jeu ne valait déjà plus d'être vécu. Ici, la chandelle se consumait trop vite, avant même que l'échange ait été consommé. Il s'agissait d'être rapide, de choisir habilement, de deviner les replis de gras qui tapissaient certaines panses. Sélection très sommaire souvent dictée par l'ennui provoqué par la répétition journalière, le recommencement du labeur nécessaire à la subsistance ou l’impossibilité de réveiller son cœur. La plus grande faiblesse des hommes était sûrement de ne pas s'imaginer faire partie de l'échiquier. J'avais déplacé trop de pions qui se croyaient rois, les laissant au préalable venir à moi, me glisser un numéro, me proposer un rendez-vous dans leurs quartiers, attendre que je boive un peu trop les entraînant à boire pour abréger la conversation qui se faisait pesante.

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C’était un village qui avait foutu dehors ses habitants. Perché sur son éperon de roches et d’herbe rase, de bourrasques sifflantes et de corneilles croassantes, il les avait tous épuisés, lessivés, découragés. Les uns après les autres, ils étaient partis. Le village était resté vide, dominant les vallées environnantes, s’exposant à tous les vents, faisant sonner la cloche de son église abandonnée et grincer la porte de son petit cimetière.


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Ils ne s’étaient reliés à rien, hormis les congénères qui formaient avec chacun d’eux leurs petits groupes, et l’espace au fond duquel ils menaient leur existence était si vaste qu’on le leur permit un temps, ou plutôt qu’il ne fut pas rapide de constater qu’une constellation de paysans illuminés vivaient dans l’extrême sagesse de l’insoumission, de l’ascèse, du pacifisme et de l’exaltation. Tôt ou tard, et précocement dans leur retard, les souverains qui à des milliers de verstes de là séjournaient dans des palais d’or coiffés de dômes à profils de bulbes, et officiaient dans des temples cruciformes coiffés de bulbes d’or, conçurent une vigoureuse hostilité à l’encontre de la constellation des visionnaires inspirés qui au sud ne portaient d’autre divinité que la leur, qui selon eux était celle de Dieu lui-même, et les sommèrent lourdement de rapidement retrouver la raison, la compagnie de la réalité et l’asservissement.


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C’était avoir oublié ce qui y était écrit, et avoir perdu ce post-it rose super important.

jeudi 28 octobre 2010

350 : mercredi 27 octobre 2010

Lettre d’amour à une inconnue (13/18) Du catastrophisme à l’utopie : les nouveaux réseaux comme cheval de Troie des relations galantes mais aussi comme forme d’expansion de leurs possibilités. On avait tout dit de ces nouvelles liaisons et on s’était aussi empressé de condamner les dangers qui paraissent aller nécessairement de pair avec elles. On s’ajoutait ici et là grâce à des prétextes fallacieux : motifs professionnels, connaissances communes et de plus en plus éloignées, intérêts partagés ou simples tentatives pour nouer un contact sexuel, comme on se serait rabattu sur un anonyme en fin de soirée en quittant un quelconque bar.


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Les feuilles volantes Un type, un gars qui cause à la radio, un spécialiste de Michelet – j'imagine qu'il s'agit de Jules, l'historien – raconte que ce dernier rédigeait son journal sur des feuilles volantes et non pas dans un cahier. L'inconvénient des feuilles volantes, car pour notre spécialiste il s'agit d'un inconvénient, c'est que les chances de retrouver les passages égarés ou reniés sont quasi nulles. Le chercheur préfère les biffures sur cahier, qui laissent au moins une petite chance de décrypter ce que l'auteur a voulu supprimer du journal et, qui sait, de comprendre pourquoi tel ou tel passage a été rendu illisible. Les feuilles volantes constituent donc un obstacle au travail de nos spécialistes mais elles apparaissent aussi comme une astuce utile aux rédacteurs de journal. Grâce aux feuilles volantes, ils peuvent choisir ce qu'ils veulent faire apparaître de leurs écrits, et aussi, bien entendu, ce qu'ils veulent faire disparaître pour de bon. Choisir les feuilles volantes plutôt que le cahier permet ainsi d'élaborer des zones d'invisibilité, des vides plus intéressants que les zones d'illisibilité en cela qu'ils permettent aux lecteurs possibles du journal d'imaginer un monde de mots et de faits qui n'a pas de limite.


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Ils étaient obscurément nés pendant un siècle ancien dans la Russie profonde, au fond des steppes et des forêts, en un lieu qu’on ne savait pas situer plus précisément qu’au sein d’une zone vague et plus grande que la plupart des États que comprend le monde. On ne sait qui furent les héros de leur création puisqu’ils n’en revendiquent aucun et ne considèrent d’autre grandeur et sainteté que celle qu’ils portent en eux-mêmes, chacun spécifiquement comme tout individu même si la plupart, tous sauf eux qui ne sont pas nombreux, l’ignore, et que pour cette raison ils n’ont que rejet pour l’hagiographie et toute peinture de grandes figures. Un jour quelqu’un, ou peut-être étaient-ils plusieurs, convainquit un autre ou davantage que le Dieu qu’ils adoraient n’était pas logé ailleurs qu’en chacun d’eux, qu’il n’y en avait pas trace dans une écriture ou en des livres, ni dans quoi que ce soit qu’avait bâti ou créé les hommes, bâtiments, objets ou chants, nulle part ailleurs que dans leur simple existence, et que pour ces raisons il ne pouvait plus y avoir d’Église ni de pouvoir civil, mais seulement une existence divine pour les réceptacles de la divinité sur Terre. Ceux qui s’en convainquirent et en décidèrent pour eux le dirent à d’autres qui en furent à leur tour convaincus et qui à leur tour convainquirent, jusqu’à ce qu’ils soient quelques milliers. Leurs rangs cessèrent alors de s’élargir, ils étaient dispersés dans l’immensité, autonomes et hérétiques, totalement et par principe pacifiques, totalement et par principe insoumis à toute autorité, sinon celle de trouver les moyens de satisfaire leurs besoins vitaux.


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C’était avoir entendu, aux informations, dès le matin avant de partir, les clairons victorieux des casseurs ayant signé la loi, sous les cymbales des journalistes. Zapper, changer de radio, éteindre la radio et au bureau, toute la journée, endurer le sourire triomphant de tel collègue, les bourrades dans le dos de certains commerciaux. En rire. Attendre le lendemain. S’en vouloir de penser à tout ça, à l’insaisissable, car c’était perdre son énergie quand il fallait se concentrer sur ce qui était là, à portée de main, au moins.


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Renaud était las, ne le disait pas, mais était las. Il avait été enfant merveilleux, chargé de tous les désirs de ses parents. Il avait été lumineux, centre d'un groupe qui la suivait dans toutes ses découvertes du monde adulte. Il avait été jeune cadre remarquable et remarqué. Il avait été jeune père racontant des contes qui s'ouvraient en rêves. Il avait été tendre époux et roc familial. Il avait été responsable, entraînant, animateur, consolateur. Et, toujours, quand il s'installait dans un rôle, il avait découvert un nouvel horizon, un but, vers lequel s'ébranler, sans trop montrer, sans s'avouer le petit recul, le soupir résigné, qui lui venait, qui effleurait cet autre Renaud qu'il abritait sans le désirer. Ce lui qu'il avait toujours voulu aimer, auquel il rêvait d'obéir.


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Il est dans le patio, réfléchit le regard plongé dans le vide, il est seul et joue avec un trousseau de clefs qu'il tient dans sa main, il ne fait rien, ne pense à rien de précis il concentre son attention sur le tintement métallique, il palpe et ressent la froideur les contours puis examine la dureté la solidité de chaque clef qu'il pince une à une entre ses doigts. L'autre main repliée sur la nuque, en haut du dos, il se serre vaguement le cou, il attend, ne sait pas ce qu'il attend vraiment, cherchant à tuer le temps il soupire, il s'ennuie un peu peut-être. Il fait froid, il n'a pas froid. Il regarde avec son corps, les yeux mi-clos, ces entités de métal, chacune avec son poids son volume, fonction d'ouverture et de fermeture, chacune avec son lieu, son usage, son usure. Soudain il lui vient à l'idée que certaines d'entre elles n'ont presque jamais servi, et se demande s'il n'a pas oublié à quoi elles pourraient bien correspondre...

mercredi 27 octobre 2010

349 : mardi 26 octobre 2010

Lettre d’amour à une inconnue (12/18) Nous y étions. C’était bien ça « l’Époque Internet ». On pouvait pénétrer dans la vie des gens sans leur avoir jamais accordé un mot, ni cultiver à leur égard une pensée qu’elle soit douce, amicale ou amoureuse. On pouvait également autoriser l’impossible sous prétexte de la rapidité d’un clic de souris ou de l’éloignement entre les êtres. Même les plus maniérés n’avaient pas été éduqués ni préparés à affronter ce terrain social d’un genre nouveau. Alors ils se lâchaient, reniaient leur éternelle bienséance et se permettaient les pires crasses, vulgarités ou trahisons. La morale au bûcher ! Ici, il semblait paradoxalement que rien ne pourrait se savoir.


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C’était laisser passer les métros, en attendant qu’une rame soit suffisamment poreuse pour s’y couler. Se dire que la journée serait raccourcie et, déjà, prévoir de ne pas partir plus tard le soir en compensation de l’heure perdue, intégrer ça, silencieusement, au coût, en prononçant, mentalement souriant, le «t» final.


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Les yeux de l'autre en face de moi reflètent l'image de mes yeux, l'image d'un visage et tous ses tremblements, peut-être ses incertitudes ou encore son assurance. Le regard de l'autre, regard que parfois je ne vois pas, renvoie à l'image de moi. Je ressens ce regard son impact sur moi. Cependant mon regard ne se reflète pas dans le regard de l'autre. Mon regard est rempart. La rencontre véritable de deux regards est chose assez rare : les contours du monde alors se déplacent, ses profondeurs s'ouvrent saoules de présence, vecteurs invisibles portant le nom d'émotions, que l'on peut toujours s'efforcer de désigner - toujours une part nous en échappe, car le mystère persiste quand bien même on déchiffre, on explique, on analyse, quand bien même on se décarcasse à tenter de (dé)construire en systèmes ces choses qui n'ont aucun terrain, aucun fondement, pas de raison, aucune explication... Comprendre comment par la parole, dans le discours, il est possible dire ce qui est en parlant de ce qui n'est pas. Entre les deux une tension, ou alors une vision non, peut-être une question, ou peut-être même, incompréhensible, se tenant là, comme ça, le réel, avec tout ce qu'il a parfois de reflets, de réalités.


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Le séjour eut lieu pendant une période où les températures et le temps étaient particulièrement modérés, dans leur version grisâtre et automnale bien que sans grande fraîcheur. Ainsi la célèbre chaleur lourde, moite et chargée d’insectes, le soleil écrasant qui avait organisé ici pendant longtemps la société et les lieux, avant qu’il ne l’organise plus particulièrement puisqu’on avait progressivement agencé le temps et l’espace de la même façon que sous d’autres climats, c’est-à-dire comme presque partout et dans l’indifférence économique au climat, cette chaleur tout à fait particulière, inconfortable, légendaire et propice aux mythologies ne s’était pas présentée à nous pendant notre voyage, où nous étions pourtant venus la rencontrer, pas la rencontrer elle-même mais comptant sur elle comme élément incontournable et nécessaire du décor, et dont nous constatâmes, ou du moins fîmes l’hypothèse de ce constat, qu’elle n’était pas seulement un élément du milieu que nous visitions, mais probablement le support même de la spécificité de celui-ci, et qu’en l’absence de cette épouvantable chaleur à crever, là-bas était exactement comme ailleurs, comme si nous n’étions même pas partis, comme si ce que nous eûmes l’occasion de voir et de parcourir n’était là-bas, malgré la distance et en dépit de la langue et les lois qui n’étaient pas les mêmes, qu’un voisinage ordinaire des lieux où nous avions nos habitudes, consubstantiel et similaire à ceux-ci dans les strictes limites des banales variations contingentes.

mardi 26 octobre 2010

348 : lundi 25 octobre 2010

Lettre d’amour à une inconnue (11/18) Du regard qui décline jusqu’aux genoux qui plient sous le poids de l’émotion, puis le corps tout en entier se renversant, votre rencontre m’a laissée pantelante. Je ne sais qu’espérer, pas même une réponse ou un rendez-vous, je suis perdue comme on se sent errer lorsque l’on est embarrassé de sentiments nouveaux. Je vous souhaite une agréable soirée et me permets aussi de vous embrasser à distance. / C. C.


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Il a très vigoureusement pris l’enveloppe entre ses mains, et avec la même détermination en a sorti la lettre et l’a lue. Ce qu’il prenait en main, ce n’étaient pas alors que des morceaux de papier, mais c’était toute la situation de celui qui les avait reçus par courrier et qui y avait lu d’obscurs paragraphes qui lui avaient semblé menaçants, et auquel il montrait sa résolution à résoudre et évacuer pour lui les problèmes qui s’étaient abattus sur le destinataire dépassé. Tandis qu’il lisait le courrier, pour accéder à la compréhension de ce qu’il devrait affronter et vaincre, toujours dans une attitude de défi et de certitude de la puissance et des capacités dont il se pensait doté alors, et pendant qu’il avait l’allure d’une personne dont la présence elle-même est une barrière à l’adversité, il constata lentement en lui-même son impuissance totale à déjà comprendre et ensuite défaire ce qui se présentait là. Il relut plusieurs fois le courrier, ne compris rien non plus à ce qui ne lui était qu’un charabia jargonneux dont il perçut à son tour la probable nature de menace, sentit un défi à son orgueil dont le refus à le relever lui était tout à fait inconcevable, quand bien même l’adversaire cette fois l’emmenait sur un terrain où il était incapable de porter le moindre coup, comme s’il avait été enlevé, pieds et poings liés, au beau milieu d’une bande de cogneurs infatigables et sans pitié. Il redoubla la détermination à ne pas permettre que la moindre nuisance arrive et l’assurance qu’il l’empêcherait toujours, quoi qu’il advienne et quel que soit l’ennemi, il les surjoua pour celui au secours duquel il volait et pour lui-même, il livra des conseils hors de propos qu’il avait au répertoire de ses connaissances et proféra des formules de bravade à destination de tout malheur, présent et à venir, tel un matamore boxant l’air une fois qu’il s’est convaincu qu’aucune mâchoire jamais ne serait plus dure, ni assortie de bras et de poings capables de lui apprendre le goût de la poussière et la compagnie de la chute.


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Le ciel était rouge ce matin, et je frissonnais un peu, front collé à la fenêtre de la salle de bains en le regardant. À l'heure du café, dans l'odeur du pain grillé, tu m'as proposé de mettre en marche la chaudière, et je me suis récriée que nous rentrions à peine dans l'automne. D'ailleurs à midi le jardin ronronnait de tiédeur sous une lumière d'or pale. Mais en revenant du mur du fond, avec un panier de poires, je me suis arrêtée un moment sous le figuier. Le soleil traversait les branches, venait poser des taches de clarté sur les plaques d'herbe, sur les derniers fruits écrasés qui achevaient de disparaître, de se réduire.


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C’était, le soir, profiter du départ d’un collègue un peu plus tôt que d’habitude, et lancer, nonchalant : « ah, tu y vas ? Tu m’attends ? Je descends avec toi. » Comme rendre notre départ prématuré, du point de vue de ceux restants, conséquence du geste de l’autre, rien de plus et, en bas, s’en aller, léger, comme si l’on avait gagné quelque chose, sur le temps, sur la vie.

lundi 25 octobre 2010

347 : dimanche 24 octobre 2010

Lettre d’amour à une inconnue (10/18) Après la dissipation du trouble initial, j’ai gardé votre visage en mon esprit comme une obsession qui n’avait pourtant été jusque là que masculine. Je raffole d’hommes et n’accorde un véritable intérêt à la gent féminine que lorsque cette dernière empiète sur mon terrain amoureux. Mais puisque cette ritournelle lascive me trotte dans la tête, il me paraît plus sain de vous en faire la confidence et j’espère mois lourdement que les avances que vous avez l’habitude de recevoir ou que je recueille de mon côté.


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Je me réveillai tard, aujourd’hui, mais je fus très rapidement hors du sommeil, sans plus aucun engourdissement du corps ni de l’esprit, en quelques instants. La sensation générale de mon corps était très agréable, comme si j’étais parfaitement reposé et plein d’une énergie abondante mais totalement sous mon contrôle, tant et si pied que je ne me souvins du pied qui me souciait la veille qu’après quelques minutes. Il n’était plus douloureux, aussi mon cerveau ne fut pas sommé de lui accorder une quelconque attention. Je me le rappelai tout de même, bientôt, et ne pus croire ce que je vis à l’extrémité de ma jambe gauche. L’intégralité de mon pied n’était plus qu’un seul orteil, de la taille que la veille encore avait mon pied, celle d’ailleurs qu’avait toujours mon autre pied. Aucune douleur. Panique totale. L’orteil grossi conserve une assez bonne fonction de pied, il m’est encore possible de marcher sans claudiquer, je ne peux par contre enfiler aucune de mes chaussures gauches. Je surveille le phénomène en permanence. Sans repère, je ne serais plus capable de dire si la transformation de mon corps en orteil en train de se poursuivre, ou si elle s’est déjà arrêtée. Il me semble qu’elle continue, mais je ne saurais exclure que la panique altère de façon considérable mon jugement.


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Le lumbago (4/5) : Le cabinet se trouvait dans un quartier chic de la capitale. “Mais combien ça va me coûter cette histoire ?” se demanda-t-elle en franchissant la lourde porte cochère qui protégeait une cour intérieure impeccablement tenue, pavée et très fleurie. Un sexagénaire aux cheveux longs et blancs vint lui ouvrir la porte et lui donner une poignée de main bien sèche avant de disparaître dans son bureau en la priant de patienter. La salle d’attente était vraiment atypique, basse de plafond, encombrée de chaises dépareillées chinées à la brocante et de tableaux étranges où peintures et matières diverses se côtoyaient : lames de rasoirs, clous, algues, graines de sésame et sable noir... Pas de porte-revues mais quelques guéridons avec sans doute les cartes de visites d’amis restaurateurs, galeristes, libraires. Pas banal. Elle était en pleine contemplation lorsqu’une porte qu’elle n’avait d’abord pas vue s’ouvrit brusquement sur sa droite. Elle encadrait le visage souriant du spécialiste comme un clown sorti de sa boîte. Elle n’avait plus qu’à le suivre. Elle fut frappée par le nombre de paires de lunettes qui se trouvaient dans cette nouvelle pièce étroite : 5 sur un abat-jour, 2 sur le bureau du praticien. Elle ne put s’empêcher d’en faire la remarque. “Oui, répondit-il, en effet, je les perds tout le temps et je déteste chercher.” C’est alors seulement qu’elle vit qu’en plus de la paire de lunettes chaussée sur le bout de son nez, il en dépassait une de la poche de sa chemise. Le téléphone sonna. “Oui Michel qu’est-ce que je peux pour toi ? Encore ? Mais je t’avais dit de faire gaffe quelques jours, c’était trop te demander. Tu peux mardi ? Jeudi ? 15h ? Non ! Arrête tes conneries je bosse là. Bon je te rappelle.” Cet homme lui était très sympathique. Et quand elle sortit de chez lui, même si elle avait toujours mal, elle s’était aussi redressée et marchait presque normalement, à ceci près qu’elle avait ralenti son allure. Il ne lui avait pas demandé un centime. “La prochaine fois ! avait-il dit.” A peine remontée dans le taxi, l’assistante de son employeur l’appelait pour savoir si oui ou non on pouvait compter sur elle pour aller en Angleterre le mercredi suivant. Comme à son habitude, elle avait ce ton déplaisant et hautain qui cherche à humilier son interlocuteur. “Je ne sais pas Marie-Astrid, je vais faire mon possible mais je ne peux rien vous garantir.” En raccrochant elle avait pris sa décision, il n’était pas question de se donner autant de mal pour le peu d’égards qu’on lui accordait.