jeudi 7 octobre 2010

329 : mercredi 6 octobre 2010

C’était être envahi de la sensation de ne pas savoir faire, d’être face à un mur plus haut que sa connaissance, d’être incapable de mener à bien la seule tâche qui nous incombait et trembler de n’y parvenir jamais, d’être le grain de sable dans le rouage du projet et puis, en moins d’une minute, avoir, par un collègue, la solution. (Se sentir bête d’en avoir fait une montagne).


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La protection de la beauté par la laideur (15) Regarder des images des bâtiments de la zone détruisait aussi les bâtiments eux-mêmes, si ceux-ci existaient toujours. Ceci avait été une justification supplémentaire, mais finalement secondaire, du maintien de la politique des couvercles de protection monochromatiques, plutôt que de caches reproduisant à l’échelle 1/1 les façades des bâtiments qu’ils recouvraient. Il avait donc fallu interdire et détruire toutes les images représentant les bâtiments de la zone quand ils étaient encore visibles. Cette chasse aux images avaient été menée avec efficacité auprès des usagers de la zone eux-mêmes, les autorités territoriales s’étant accordé d’importants moyens et toute légitimité pour intervenir directement auprès de cette population. La tâche de faire disparaître les images visibles hors de la zone et jusque dans le monde entier était infiniment plus ardue. Des accords avaient été passés avec certains États, qui travaillaient à cette disparition d’images sur leurs propres juridictions, mais sans employer le même zèle que les autorités territoriales de la zone, qui expérimentaient explicitement un nouveau type de pouvoir. Le problème le plus aigu concernait l’ancien palais des chanoines, joyau architectural du quartier et qu’à ce titre il fallait protéger plus que toute autre construction, qui bénéficiait d’une certaine notoriété en raison de la place honorable qu’il occupait dans l’histoire de l’architecture gothique internationale, et dont de nombreuses photographies avaient été reproduites et diffusées dans le monde entier.

mercredi 6 octobre 2010

328 : mardi 5 octobre 2010

C’était attendre sur le quai bondé que le rail cassé soit réparé, ou contourné par un jeu d’aiguillages et de politesse des trains entre eux. Songer à comment pouvait bien casser un rail. Le poids dessus. Le poids des usagers, travailleurs lourds d’aller bosser, de plus en plus lourd de ça chaque année ?


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La protection de la beauté par la laideur (14) On n’expliquait pas, on n’expliquait pas du tout ces très nombreuses détériorations, ces multiples percements qui étaient intervenus depuis que les bâtiments avaient été soustraits aux regards, pourtant le le rapport complet qui avait été dressé était formel sur leur importante présence. La direction territoriale enrageait, elle se sentait frappée d’impuissance totale, et prête aux politiques les plus dures. On augmenta les cadences des laboratoires de recherche chargés depuis l’apparition du phénomène de le comprendre, on désigna de nouveau ceux-ci comme des rassemblements d’incapables dont le travail aurait dû nous tirer d’affaires depuis longtemps déjà, s’il avait seulement été correctement fait, tout en défendant l’excellence de la science et de la technologie à l’oeuvre au service de la zone. Pour une nouvelle série d’expériences et d’analyses, on avait extrait des morceaux de façades endommagées depuis leur protection, afin d’observer au jour le jour si leur destruction se prolongeait hors du moindre regard, et comment. Il faudrait trouver des moyens efficaces et fiables pour observer sans regarder ni voir.

mardi 5 octobre 2010

327 : lundi 4 octobre 2010

C’était croiser quelqu’un à la machine à café, « salut, comment ça va ?, passé un bon week-end ? », et comprendre, curieusement un peu déçu, à son absence d’allusion à la longueur du week-end, qu’il avait, lui aussi, prit une RTT vendredi.

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La protection de la beauté par la laideur (13) : Le retrait des couvercles de protection dura trois jours, pendant lesquels les machines ne stoppèrent jamais leur travail. C’est alors que, pour la première fois depuis des années, des personnes purent poser leurs regards sur les bâtiments du quartier, ou du moins purent y pénétrer dans le but d’y voir les bâtiments à découvert. Le moment d’entrer dans la zone libérée de tous ses couvercles de protection dût être, pour les hommes et les femmes qui constituaient l’équipe chargée de dresser l’inventaire des détériorations et de dresser l’état des lieux général du quartier, un instant d’intense émotion, ou le fût peut-être - les retrouvailles avec un paysage dont l’aspect était demeuré si longuement inaccessible, et comme des instants où l’ordre ordinaire des choses n’a plus cours et se trouve remplacé par la splendeur, jusqu’aux limites de l’insoutenable. Ils devaient abattre une importante quantité de travail le plus rapidement possible, et devaient poser leurs regards de façon très efficace sur les constructions du quartier, en trouvant l’équilibre entre la destruction minimale et la vérification suffisante du niveau de préservation. Ils travaillèrent quatre jours, de l’aube au crépuscule, et constatèrent d’abord que d’assez nombreux bâtiments semblaient bien plus endommagés qu’avant le moment où ils avaient été protégés, leurs façades abîmées en de multiples points précis, comme trouées, et non rarement, effectivement percées dans toute leur épaisseur.

lundi 4 octobre 2010

326 : dimanche 3 octobre 2010

Chaque rentrée littéraire voit sortir de l’ombre quelques auteurs jusqu’alors inconnus du grand public, parfois même débutants. Pour cette année 2010, beaucoup s’accordent à penser que La Tour du soir, de Clémence Moulinier, est en mesure de créer l’événement. Ce premier roman commence par nous guider dans les couloirs gris et désespérés d’une maison de retraite, pour bientôt nous plonger dans les marchés aux enivrantes odeurs d’agrumes et d’épices de la ville d’Oran. Entre magie de la mémoire et douleur de l’exil, Sabine écoute celle qu’elle croit être sa grand-mère lui chanter la terre ocre et à jamais perdue, cette terre brûlée de soleil et tellement tragique, terre des lyrismes sombres où les morts ne sont jamais tout à fait silencieux. La jeune romancière réussit là un véritable tour de force. Elle se montre en effet capable d’entraîner son lecteur jusque dans les replis les plus intimes de la conscience chancelante de la vieille femme, et ce en alternant des passages empreints de la poésie la plus débridée et des évocations pleines de retenue et de non-dits. La mémoire a creusé son sillon jusqu’au plus profond de nos chairs. Elle nous strie de son perpétuel labour, mais nous demeurons debout, encore plus vives de nos plaies renouvelées. Sabine découvre au fil de ses visites le terrible destin de cette femme ballotée au gré des cahots de l’Histoire. L’ombre de la décolonisation revient sans cesse planer au-dessus du récit. Jamais nommé, et encore moins raconté, cet épisode douloureux des relations franco-algériennes prend ici des allures de théâtre d’ombres. Partir n’est rien. C’est demeurer loin qui est terrible… La jeune femme verra peu à peu se lever le voile sur le passé, écoutant la voix tremblante de la vieillesse lui expliquer pourquoi elle fut prénommée Sabine, et découvrant alors l’abîme complexe dans lequel plongent ses racines. Elle était fille de la sueur qui brûle et aveugle tout autant que la haine, fille du sang et des larmes versés en vain. Roman des sens et roman des origines, roman de la quête et roman de l’effroi, La Tour du soir est à coup sûr l’une des découvertes les plus exaltantes de cet automne.


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Quand il parlait, cela fusait, les idées se succédaient et son débit se précipitait. J'étais éblouie, un peu perdue, avec l'impression pourtant que cela se dispersait, partait, éblouissant, et puis tournait court, et j'aurais protesté si je n'avais été intimidée, si, surtout, une autre sentence, une autre histoire, ne jaillissait, se ruait, se superposait, me désorientait, et je m'élançais à la suite, avec juste un petit regret. Pourtant quand, après son départ, ou son entrée dans un silence méditatif, un renvoi, j'avais loisir de m'attarder sur ce qu'il avait lancé ainsi, l'unité se dessinait, les récits, les remarques quasi sentencieuses, les allusions à des lectures, les petites remarques sur le nuage qui avait assombri le jardin, là, derrière sa fenêtre, se réorganisaient comme en un bouquet fortement lié, ancré, les facettes d'une idée qui se dégageait peu à peu.


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Le lumbago (1/5) Depuis quelques mois, progressivement, ils réinventaient leur vie. Ils étaient deux maintenant, et exprimaient à deux des envies qu’ils n’auraient sans doute pas formulées séparément ou qui du moins ne leur auraient pas paru réalistes ni réalisables. Soit par défi l’un envers l’autre, soit par confiance en leur lien, ils leur semblaient désormais que tout était possible : faire le tour du monde, devenir photographe, écrire un roman, s’établir à Berlin, y fonder une famille, tout cela était à leur portée. Alors pourquoi pas se mettre au sport ? Ce serait bien de perdre quelques kilos et d’être en forme pour attaquer le voyage qu’ils se promettaient d’entreprendre pendant un an, de Montréal à Helsinki. Comme tout était facile à mettre en oeuvre ensemble ! Cette décision, actée en juillet sur la première plage des vacances, aboutit à une inscription en club le 30 août, jour de rentrée officielle pour la plupart des Parisiens. Ils étaient tout de même impressionnés par l’investissement que cela représentait et par le côté “usine” de l’endroit : chaque jour des dizaines de personnes courant sur des tapis, écouteurs calés dans les oreilles, pédalant sur des vélos, journaux économiques dans les mains, occupaient le hall principal. Pourtant il ne leur avait pas fallu beaucoup de temps pour faire leurs marques et s’y sentir à leur place. Venir le matin avant d’aller travailler leur ouvrait de nouvelles perspectives, brisait la routine et leur donnait une énergie insoupçonnée qui débordait largement le cadre de la salle de sport.


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La protection de la beauté par la laideur (12) Le 27 novembre, l’opération devant aboutir à l’établissement d’un état des lieux complet de la zone débuta. Au cours des deux journées précédentes, le quartier avait été inlassablememt quadrillé par la police afin de garantir que l’évacuation de la zone par ses habitants avait bien été complète ; ils ouvrirent de force les portes de tous les logements et locaux où elles n’avaient pas été laissées ouvertes, conformément aux consignes qu’avaient reçues les riverains. Puis les machines commencèrent à retirer les couvercles de protection avec les pinces très mobiles et très articulées qui se trouvaient aux bouts de leurs bras télescopiques. L’avancée et le bon déroulement des travaux étaient contrôlés à distance - aux moyens de moniteurs qui diffusaient les images filmées par les caméras placées sur l’ensemble des machines - par les ingénieurs que les autorités territoriales avaient spécifiquement formés pour ce programme. Les ingénieurs savaient contrôler d’un seul coup d’oeil sur les écrans certains points significatifs de l’état du chantier sans avoir à regarder les autres parties des images, car ceci aurait été dommageable pour les bâtiments dont l’apparence était télédiffusée.

dimanche 3 octobre 2010

325 : samedi 2 octobre 2010

La catastrophe, au fond, personne ne savait ce que c’était. Enfin, beaucoup de gens avaient leur avis, et disaient que c’était ceci, cela ou encore autre chose, il y avait de multiples versions même si la majeure partie de la population n’en aurait rien su dire, hormis l’évocation de sentiments diffus et d’impressions vagues, et qui aboutissait toujours au constat d’un violent malaise général. Malgré cette inconsistance de faits avérés, la catastrophe était dans toutes les têtes, et dans les conversations et la presse ainsi désignée - la catastrophe. Celles et ceux qui défendaient un avis arrêté sur sa nature et ses causes pointaient du doigt quelques incidents isolés et les désignaient comme preuve de leur version, ajoutant que ce n’était là que la partie émergée d’un immense iceberg cataclysmique, invisible et pourtant déjà bien là, au sujet duquel on pouvait faire des suppositions d’ampleur et d’intensité, ainsi que des projections d’événements précis qu’il engendreraient. Au fond, la plupart des gens ne savaient pas si la catastrophe étaient déjà arrivée ou pas encore, mais il leur semblait que le futur proche serait épouvantablement malheureux. C’était en tout cas un événement psychique majeur, imaginaire et bien réel. La véritable catastrophe, finalement, c’étaient peut-être les conséquences factuelles d’une catastrophe jamais advenue hors des esprits.

samedi 2 octobre 2010

324 : vendredi 1er octobre 2010

Dans l’ouverture de la mélancolie, prendre quelqu’un dans ses bras et se faire prendre dans les siens pour trouver la consolation, dans cette proximité bienveillante des corps, ce rapport charnel d’amour sans sexe, qui est peut-être le véritable lien fraternel, paternel, maternel, le véritable rapport par lequel deux humains se reconnaissent, et se savent de la même famille sans que le sang ait le moindre rôle à y jouer, frères et sœurs humains qui avec nous vivez, pitié l’un de l’autre ayons. Prendre quelqu’un dans ses bras, dans un marché de dupes plein d’espoirs sincères et mal crus, si au fond sans qu’on l’admette la fraternité ne s’y trouve que par des apparences, ou s’y l’espoir de plus troubles amours et de plus folles attentes de salut s’étaient glissées sous les ongles et sous les apparences, et montrer tant qu’on peut mais en vain combien on se sent capable d’être aimant infiniment, se faire dire qu’il n’est pas besoin de le montrer, que ce n’est pas ainsi que quoi que ce soit pourrait fonctionner, qu’il n’y a rien à faire, et s’entendre répondre que sans ceci il ne se passe rien, qu’un élan né du besoin avait alors ainsi poussé dans l’abattement et que tout en bas de soi on avait cru voir des bras qui nous auraient recueillis dans l’amour donné, bon comme le meilleur pain sans qu’on n’en manque jamais plus, sans qu’on n’en perde le goût ni l’appétit jamais, les bras à qui on aurait la même manne, la même monnaie d’or. Comprendre cette fois, cette fois-ci à nouveau, que le salut n’est pas davantage ici, et que l’amour ne peut rien à l’amour, que l’amour et l’amour n’ont rien à voir l’un avec l’autre. L’oublier, heureusement, nécessairement, repartir aussi bête aussitôt la tristesse dissipée.

vendredi 1 octobre 2010

323 : jeudi 30 septembre 2010

C’était essayer, pour voir, le thé citron du distributeur. Regretter.

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La protection de la beauté par la laideur (11) Alors que près de deux ans s’étaient écoulés depuis la déclaration du problème, les autorités territoriales décidèrent de dresser un état des lieux de la zone. Elle serait évacuée de toutes les personnes capables de voir, hormis une équipe extrêmement restreinte qui procéderait au retrait des couvercles de protection et constaterait l’état général des bâtiments du quartier Un rapport détaillé serait dressé, immeuble par immeuble, construction par construction, du niveau de leur conservation. L’opération prendrait entre trois et sept jours, on solliciterait le plus possible les machines pour la mener à bien. Des regards seraient donc officiellement posés sur les bâtiments de la zone, ils devraient être rapides et rares. C’est trois mois à l’avance que ce programme fut annoncé aux usagers de la zone : il commencerait le 27 novembre.


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Ces saints mots semaient en moi le germe d’une mystique émotion. La main sur le missel, je l’attendais comme le messie, mais sa mission, quelle qu’elle fût, prolongeait son absence. J'explorai le réduit où elle m'avait laissé: il n'y avait qu'une issue, la porte par laquelle elle m'avait poussé à l'intérieur, dûment cadenassée. Une grille solide et serrée était scellée dans le soupirail. J'eus ensuite assez de temps pour que se succèdent l'angoisse encore, la soif toujours, la faim déjà, l'ennui enfin. L'isolement distendait ce temps. J'en arrivais à oublier l'éventualité d'un danger qui m'était largement inconnu, et simplement souhaiter qu'il se passe quelque chose. C'est donc presque simultanément que je ressentis l'allégresse d'entendre le verrou s'ouvrir, et l'effroi de voir apparaître une silhouette épaisse, sinistre et menaçante, qui n'était manifestement pas ma glorieuse aimée, pas ma terre promise.


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Cinq trombones dont un rose en forme de cœur. Un stylo à bille bleu estampillé Hôtel de l’Univers - Bruges. Une petite agrafeuse rouge vif. Une carte postale de Cuba barrée d’une grande écriture ronde claironnant « un grand bonjour à toute l’équipe ». Un rouleau de scotch jauni. Trois timbres de la collection « Régions de France ». Des fiches bristol cornées. Un ticket de caisse de 19 euros 92. C’est l’essentiel de ce qu’il trouva dans le tiroir du bureau qui lui fut attribué à son arrivée dans la société. Le legs de son prédécesseur en somme.