dimanche 17 octobre 2010

339 : samedi 16 octobre 2010

Lettre d’amour à une inconnue (2/18) Je me suis donc permis de vous « ajouter comme amie » pour espionner en douce et surtout traquer nos ressemblances. Fort heureusement, vous ne vous êtes pas méfiée. J’ai ainsi pu m’immiscer et me confondre parmi vos 552 contacts. Enfant, on rêve toujours à la possibilité d’un double qui vivrait au même moment à un endroit inconnu de la planète, un pays où se cacherait une personne du même âge et sexe que soi et dont les traits épouseraient parfaitement les nôtres, se confondant en tous points jusqu’à faire naître l’idée absurde et improbable de la possibilité d’une parenté génétique. La chimère avait nourri mon mal d’exotisme. Ma famille ne voyageait pas. Je m’étais contentée de camper les aventures des premiers âges entre les plages et falaises de la baie du Mont-Saint-Michel et sous quelques palmiers du sud de la France. Penser à un autre continent me paraissait être une idée folle et supposer qu’un être à mon image puisse exister substantiellement ici me réconfortait, m’écartant de la solitude et de la folie de l’altérité. Les fondations sur lesquelles on avait décidé d’installer ma petite destinée étaient trop fragiles pour que je puisse affronter la différence. L’autre m’inquiétait tant que je me laissais d’ordinaire, emporter par un élan de haine trop souvent conjugué à un vif dégoût.


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Elle était allée au fond du jardin pour pleurer, par dépit, par peine qui ne s'avouait pas, peut-être, mais se surjouait, ou par désoeuvrement, non, c'était plus que cela, un besoin, une impulsion exigeante. Et elle avait pleuré avec violence, avec conviction, avec acharnement. Puis s'était calmée. Les arbres sont venus à elle, elle leur a donné existence. S'est émerveillée de la fluidité de son regard sur eux. Les ombres se brouillaient du vert frais des branches éclairées, et les cônes de pin, tremblantes de pleurs, se faisaient lumières. Comme peu à peu sa vision se faisait plus nette, elle a regretté de n'avoir plus de larmes en réserve, a attendu un peu, s'est résignée, est rentrée. A salué sa mère.


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Au bord de la faille, proche la fissure, face au précipice il se voyait comme un clown triste en haillons, sans maquillage sans déguisement cette fois il était là songeur, se rêvant funambule il déambulait autour de ses pensées, ses émotions le traversaient. Il était déchiré. Ces abîmes en lui n'avaient de cesse de le traquer. Il repensait à ses amours passées, à ces flammes toujours en lui, brûlantes, à jamais. Il lui revenait en tête des obsessions, images fascinantes et violentes qui le faisaient monter, chargeant son corps de brusques et lancinants coups de chaleur : ses évocations mentales se rapportaient aussi à la danseuse étoile qu'il avait rencontrée l'hiver dernier, en talons aiguille avec son collier de perles noires, chacune d'elles fétiche, trace de mémoire, chacune d'elles telle à une larme sombre; il repensait aussi, une main sur le ventre, en se touchant la lèvre, à ces femmes si élégantes et si charmantes, super chic, endossant parfois la double profession de secrétaire le jour et escort-girl le soir, connaissant tout un tas de gens ayant de la culture et pas mal de conversation, et qui même parfois se payaient le luxe de ne pas se faire payer, filles de joie loin d'être futiles avec qui il aimait aller prendre café noir et croissants au beurre au café de flore après des nuits de folie...


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Il fallait dormir, passer la nuit, dans l’annexe au bord du mur de clôture. Une bâtisse entièrement de planches de bois disjointes, sol, murs, toiture, pas d’autre ouverture que la porte. Un matelas posé par terre, une couverture sale jetée dessus. Une pierre blanche et arrondie, de la taille d’un poing, était posée sur le matelas. “Vous ne retirerez pas la pierre de son emplacement, il ne le faut pas”. Les fourmis, les puces et les sauterelles grouillaient sur le plancher, la poussière épaississait l’air.

samedi 16 octobre 2010

338 : vendredi 15 octobre 2010

Lettre d’amour à une inconnue (1/18) Rédiger un message à : Noémie Adorina / Objet : C’est idiot et troublant. / Message : Mon regard est tombé sur vous au hasard d’un album et s’est arrêté pour la première fois en ce lieu où il a déjà dû croiser, sans prendre garde, des milliers de visages éparpillés entre les mailles du réseau. J’ai d’abord cru en vous voyant reconnaître ma silhouette. Je n’avais pourtant rien à faire dans le contexte au sein duquel vous sembliez jouer le rôle de victime photographique consentante. Comme je ne suis pas vraiment folle, ni schizophrène, j’ai vite compris qu’il ne s’agissait pas de moi.


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La partie de scrabble, rien qu'à deux personnes, avait pitoyablement commencé avec le mot de trois lettres "but" centré horizontalement sur l'étoile, et s'acheva sur un score extrêmement serré avec le mot compte triple zygomatique. Cependant il fut impossible de parvenir à déterminer le vainqueur en raison de l'emploi en milieu de partie d'un mot composé (porte-manteau), fait qui fut contesté, le tiret ne figurant évidemment pas dans l'alphabet... Il est vrai qu'on ne joue jamais seul aux jeux de société, sauf au mikado peut-être enfin il doit s'agir d'une exception, car jouer seul ne veut rien dire, même aux dominos. Celui qui joue seul aux cartes pourra faire une réussite, juste histoire passer le temps.


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Des groupes se déplacent et nous ne savons pas où il vont ni d’où ils viennent, comme si le mouvement était leur seule origine et leur unique destination. Pourtant, leurs épaules et leurs esprits portent le poids de frustration, d’impatience, de malaise et de contrariété qui pèse sur les êtres séparés d’un but dont la nature ou du moins l’existence aurait été formulée en pensées ou exprimée en sentiments. Ils se déplacent à plusieurs et nous les voyons un instant, alors que la durée de leur voyage et la certitude qu’il sera sans fin se sont lentement insinuées en eux, ont rendu leurs paroles rares et leurs vies centenaires.


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C’était se demander ce qui se passait ailleurs, loin des écrans où la situation « s’améliorait » seulement deux jours auparavant, et aujourd’hui tabassait des lycéens, crevait des yeux (encore) mais au café, ou à midi, ne plus parler de ça, parler du week-end à venir, du beau temps dont on avait bénéficié, déjà bien longtemps pour l’époque, s’estimer heureux de ça et puis, vers la fin du repas, blaguer quand même au sujet du tournant raffiné que prenaient ces grèves, et ne rien dire de plus, en attendant, peut-être, plus.

vendredi 15 octobre 2010

337 : jeudi 14 octobre 2010

On s’était enfoncé dans la jungle pour toute la traverser, en craignant de se perdre mais en espérant échapper un peu au soleil de plomb qui fondait sur nous et qui brûlait nos peaux comme des poêles à pouvoir chauffer la maison entière et cuire des oeufs sur le plat, et en y pénétrant nous nous sommes glissés dans une étuve de miasmes, de vapeurs et d’effluves en macération. On ne connaissait pas la jungle, on a vite compris que ce n’était pas notre milieu, on s’est demandé si ici, ça pouvait être le milieu de quelqu’un, s’il était possible d’y vivre sans être une espèce de poisson d’air à carapace, ni une sorte de dinosaure rampant. On suffoquait dans les exhalaisons, les sécrétions venues de partout nous rongeaient, nos exsudations s’en mêlaient, on marinait dans tout ça. La jungle nous digérait dans son acide, on n’a qu’à peine vu le chemin qu’on aurait pu emprunter, on ne voyait plus que du vert et des chandelles en se traînant comme des zombies. Un de nous s’est écroulé au bord du chemin, on s’est arrêté mais on n’avait plus la force pour le remettre sur ses pieds, on l’a regardé fondre et mourir, on a découvert sans vraiment comprendre que notre chair était faite dans quelque chose comme de la cire.


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C’était, le soir, remonter à pied d’une ou deux stations pour avoir plus de place, debout quelque part contre les portes, se dire qu’on serait mieux à faire grève, et qu’en plus les choses changeraient peut-être, enfin, en mieux, mais penser aussitôt au risque, au regard de la hiérarchie, et puis sans les collègues, seul en grève, à quoi bon ? Penser à l'échec du mouvement, à demain, à soi. C’était la peur.


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Solange avait un curieux rapport à la nourriture. Manger signifiait grossir, développer des rondeurs, des bourrelets disgracieux ; c’était se laisser dominer par sa gloutonnerie, avouer un manque coupable de volonté, s’abandonner à ses sens primaires. C’était laisser ses instincts, ses bas instincts prendre le dessus sur sa raison ; c’était s’afficher comme être non civilisé. Alors Solange, déterminée, intraitable, sans jamais se laisser aller à une quelconque exception, picorait radis et crevettes, grignotait des carottes, broutait d’immenses pâturages de brocolis, de laitue, de haricots, de poireaux, de fenouil, suçotait poires, pommes, pêches et abricots en saison, lampait des yaourts nature, se mesurait les féculents, s’interdisait fromage, pain et dessert. Mais Solange rêvait… de choucroute débordante de saucisses, knacks, cervelas et gendarmes ; de pizzas enjambonnées jusqu’à la garde, coiffées de rasades de parmesans ; de pâtes noyées de sauce roquefort ; de millefeuille de crêpes suintantes de chocolat chaud. Au fil des années, Solange ruminait au sens propre quelques graines séchées et au sens figuré ses obsessions culinaires. A tout instant, elle pensait à la nourriture, celle qu’elle s’autoriserait au prochain repas ou celle qu’il lui faudrait repousser. D’une façon ou d’une autre, la nourriture occupait chaque parcelle de sa cervelle, à tout instant.

jeudi 14 octobre 2010

336 : mercredi 13 octobre 2010

La protection de la beauté par la laideur (18) Les programmes de recherche scientifique se multipliaient en se dirigeaient tous azimuts, depuis qu’un sentiment d’urgence et de quasi-panique avec gagné les autorités territoriale de la zone, face à ce qu’elles estimaient être de grands périls pour la sécurité (“le premier des droits en démocratie”, martelaient-elles sans cesse à l’occasion de leurs communications publiques), ainsi que des attaques directes à l’encontre de leurs propres fondements. Les recherches porteraient sur les causes du phénomène de destruction par le regard des bâtiments et sur les multiples aspects de son fonctionnement, elles élaboreraient de nombreuses projections et prospectives quant aux moyens à employer pour affronter cette nouvelle réalité physique, économique et sociale - et en tirer parti et avantage. Ce deuxième volet des recherches, indissociable du premier, qui concevrait et préparerait la réalisation de nombreux nouveaux modèles de société, était en prise directe avec le cœur de l’ambition des autorités territoriales, à la recherche de nouveaux types de pouvoir. De nombreuses institutions internationales et entreprises multinationales, de nombreux états se montraient très intéressés par ces recherches et ne doutaient pas de pouvoir en appliquer les fruits, aussi les avaient-elles abondamment financées, de telle sorte que celles-ci avaient pris une ampleur et des ambitions énormes, employant en permanence des milliers de scientifiques et d’ingénieurs, dont les locaux se déployaient sur une plus vaste surface que celle de la zone elle-même, en périphérie de la grande ville dont elle était une partie, sur des terrains que l’agglomération, partenaire, avait fournis.


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C’était se lever tôt pour se préparer à l’évidente poursuite du mouvement et marcher comme la veille pour être le moins en retard possible. Mais avant de partir, être abattu par la radio, la télé, où tout indiquait une "reprise normale du trafic", un "essoufflement" avec en bas de l’écran le bandeau rouge défilant du CAC, cet autre "trafic". Et puis dans le train, vérifier cette foule dense, ce souffle persistant, alors, sortir à nouveau des tunnels, marcher sous le vent froid ensoleillé.

mercredi 13 octobre 2010

335 : mardi 12 octobre 2010

On demande à un homme de rédiger l’oraison funèbre de son meilleur ami. Tentant de résumer une vie complexe comme, de toute éternité, elles le sont toutes et toujours, c’est héroïquement qu’il s’élance dans les évocations scalaires de l’enfance, de l’adolescence et des phases les plus marquantes de l’âge adulte… Ne voulant en rien le céder au démon de l’oubli, il s’attache alors à mentionner les rires comme les faiblesses, les habitudes comme les passions, les souvenirs, les lieux, les voyages, les hommes, les femmes et toutes les formes de rencontres éprouvées par son ami jusqu’à sa mort. Devant les risques géométriques de l’exercice, il décide d’ébaucher un plan, d’étayer la mémoire sans pour autant entraver la vérité. Il fait des parties. Il fait des sous-parties. Il écrit des appels de note et des commentaires. Il trace des listes de noms, des listes d’époques, d’espaces, de choses et de détails allant du plus remarquable au plus minuscule ; remesurant ainsi la gloire à l’une de la boue. Au terme de plusieurs nuits d’insomnie, après avoir noirci des carnets et des pages, il est enfin en mesure de produire le texte juste : Ce digne portrait, capable de se refléter avec efficacité dans les yeux de tous. Peu avant la cérémonie de deuil, il se relit une dernière fois, machinalement. Mais il est alors saisi d’un geste frénétique. Se mettant à rayer à grands traits toutes ses notes, il les roule soudain en boule avant que de les jeter aux ordures. L’ami cher qu’il avait tenté de dépeindre avec acharnement au beau milieu de quelques phrases plus ou moins bien tournées, cet homme, ce tas de viande et d’âme, n’est pas là. Il ne tient pas dans ce pauvre carcan d’encre et de papier. La pâle lumière qui chantait sur l’arête de ces misérables débris n’était en rien celle de l’ami disparu. Ce n’était que lui-même.

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Ce n’était qu’une centaine de mètres après les sous-bois, la prairie qui descendait en pente douce, qu’il fallait traverser avant de passer entre le grand pin et l’entassement des bûches, et on serait à la maison. La pleine lune éclairait tout à plat, tout en gris, le ciel était clair et l’air un peu frais, l’haleine formait de petites nuées. Le chemin était trop court, les lampadaires de la rue montraient déjà leurs halos oranges. Je me suis assis dans les herbes hautes au bord du sentier en courbe, dont mes trajets fréquents étaient les principaux auteurs, pour prolonger un peu l’instant. Je tentai d’imaginer en plans de cinéma des parcelles de la nuit claire que mon champ de vision embrassait. L’intensification émotive espérée se fît, et se fît décevante, le hors-champ ne serait jamais que hors de la vue.


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C’était aller travailler malgré la grève, d’accord avec mais pas syndiqué, au bureau personne syndiqué, personne de proche en tous cas. Se lever plus tôt pour prendre le train sur trois en espérant pouvoir y entrer, assez facile car la plupart des autres démocrates avaient posé une RTT, et puis c’était finalement trois trains sur quatre ; marcher malgré tout plus que de coutume au-dessus des lignes de métro, marcher une heure, marcher deux heures s’il le fallait, comme par une silencieuse solidarité.

mardi 12 octobre 2010

334 : lundi 11 octobre 2010

C’était ne pas voir approcher une date de livraison et, un jour, en parler, en réunion ou au café, à midi au restaurant, et surprendre dans le regard des uns le reste-à-faire tout à coup un peu plus sensible, dans le regard des autres le souvenir soudain du qui-fait-quoi, chacun comprenant le qui-va-prendre-combien.


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Longé par la rocade, dans l'angle très large entre elle et la rue pénétrant sous les remparts, il était là, notre café, avec ses tables et chaises métalliques sur la terre battue, l'espace pour le jeu de boules animé, bosselé par les racines de l'énorme platane. Il avait de grandes vitres un peu branlantes dans leurs encadrements métalliques, des banquettes couvertes de moleskine avec rustines, un sol en opus incertum, et, au dessus de la porte, un fronton en bois peint sur lequel le nom variait au gré des faillites, renoncements, reprises. Et chaque fois qu'on annonçait sa mort, le quartier s'émouvait, les protestations roulaient, et il y avait toujours un vieux, ou presque vieux, un de ceux de la société de boules, pour rire et dire « j'y crois pas, vous verrez... », et au bout de quelques semaines, en effet, il renaissait. Il était tout de même resté fermé plusieurs mois, mais ceux du coin venaient tout de même jouer, et puis là où il y avait les tables normalement, les minots garaient leurs machines, et appuyés au mur, ils regardaient les voitures, les joueurs, ils faisaient des projets, se chamaillaient, fumaient. Quand le bar a rouvert, les mobylettes se sont garées derrière, et les jeunes sont entrés dans le bar. Le nouveau patron a installé un jukebox récupéré dans une vente, et il se frottait les mains parce que la salle était toujours pleine, il y avait des rires, des éclats de voix, des défis pour la galerie, et les vieux moquaient les jeunes, et les jeunes apostrophaient, avec juste un peu de retenue, les vieux. Seulement, bien sûr, tous ceux là, qui se considéraient comme les co-propriétaires, ou presque, qui le traitaient amicalement, consommaient fort peu.


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La protection de la beauté par la laideur (17) Lorsque l’on découvrit que des mutins s’étaient délibérément glissés entre les couvercles de protection et les bâtiments de la zone que ceux-ci protégeait pour sciemment les regarder afin de les détruire, une étonnante mutation intervint dans l’esprit de la direction territoriale : elle devint obsédée par les menaces hostiles et par la nécessité de leur éradication totale et rapide. C’est surtout que cet état d’esprit sécuritaire n’ait pas été présent depuis le début chez les pourtant extrêmement précautionneuses et fondamentalement conservatrices autorités territoriales de la zone qui était surprenant : elles n’avaient pas du tout imaginé que leurs administration, politiques et programmes aient pu susciter la moindre opposition ou le moindre désaccord autre que superficiel, et avaient estimé comme acquise, légitime et d’avance indiscutable la docilité des habitants. L’augmentation du niveau de contrôle de la vie privée des usagers, qui était programmée dans des intentions expérimentales pour les années à venir, fut accélérée. Elle devint prioritaire, et mise au service d’objectifs très précis et déjà, bien que nouvellement, connus.

lundi 11 octobre 2010

333 : dimanche 10 octobre 2010

Pascal Papillon semble depuis ses débuts affectionner tout particulièrement les sujets difficiles, voire polémiques. Chacun se souvient à coup sûr des gloses multiples et variées qu’avaient suscité La Chute des multiples, son premier roman, pamphlet libertaire aux fausses allures de thriller métaphysique, ou encore Le Testament du chaos, sorte de road movie initiatique entre La Châtre et Saint-Amand-Montrond, devenues, le temps du récit, capitales européennes du culte vaudou. L’Exaltation des chambres à coucher ne manquera pas, à son tour, de déclencher des réactions très variées. Lors d’une rencontre organisée dans un grand hôtel parisien par son éditeur, Serge-Henri Dugoin de la Valière, le romancier a déclaré que son dernier ouvrage était pour lui « une mascarade sans masque, quelque chose qui relèverait d’une attente forcenée et d’une fuite non moins terrible, peut-être même terrifiante parce que jouissive, et donc intrinsèquement bouleversante. » Comme à l’accoutumée, Pascal Papillon enserre son lecteur dans une trame narrative où éclate son sens du détail. « C’est pas un hasard si j’ai mis plus de cinq ans à l’écrire… C’est la première fois que j’écris après avoir rassemblé autant de documentation… Mais j’en avais besoin, je crois… C’était comme si pour pouvoir continuer d’écrire, il fallait que je passe par ça !... Une sorte de cap dans mon cheminement d’écriture… » Souci de précision qui ne l’empêche pas de renouer avec la grande tradition du roman d’aventures et, semble-t-il, de prendre un grand plaisir à multiplier rebondissements et intrigues secondaires. Aussi est-il quasiment impossible de résumer ce torrent narratif où l’on suit les pas de Max Figlio, mafieux repenti et passionné de mosaïques romaines. Tour à tour confronté à quelques nostalgiques du fascisme mussolinien associés aux représentants en Europe des narco-trafiquants du cartel de Medelin, puis errant dans Budapest à la recherche d’un improbable manuscrit népalais, pour enfin suivre au Japon l’enseignement d’un grand maître de la calligraphie, Figlio est une de ces ombres qui s’échappent des Enfers pour ne plus jamais y retourner, un de ces ombres qui braquent sur le monde la lumière crue du mensonge et de la dérision. Roman des abîmes et de la puissance fictionnelle, L’Exaltation des chambres à coucher fait aussi partie de ces rares livres capables de déstabiliser ses lecteurs. « Ce bouquin, en fait, c’est comme si le lecteur pénétrait dans une jungle… J’aimerais qu’il ressente une forme d’hostilité, qu’il comprenne qu’il n’est pas le bienvenu, finalement… Parce que, ce que je lui offre là, ça le regarde pas vraiment !... C’est comme un morceau de moi-même… une bonne part de mes fantasmes… et de mes fantômes aussi… surtout peut-être de mes fantômes !... » Plus d’un se sentira sans doute mal à l’aise dans cet univers touffu et souvent oppressant, où rien ni personne n’a sa place à moins se la tailler à coups de machette comme nous en avertit le narrateur dès les premières lignes du roman. Ce roman dérange nos certitudes, ce qui n’est pas le moindre des mérites en ces temps de conformisme béat. « De toute façon, un bouquin, tu l’aimes ou tu le quittes… D’ailleurs, on pourrait le dire aussi de la littérature en général… Même si ce terme de littérature aujourd’hui, hein !... Est-ce qu’il a encore un sens ? » Qu’il soit rassuré ! Écrivain iconoclaste et guérillero de la pensée, Pascal Papillon fait mieux que définir la littérature : il la réinvente…

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Le lumbago (2/5) : Pour elle, le lundi matin était marqué par la réunion hebdomadaire de l’ensemble de l’agence, un rendez-vous professionnel de plusieurs heures redouté par chacun des collaborateurs. Il fallait très vite et sans hésiter faire le point sur ses différents clients, sans entrer dans les détails mais sans rien oublier non plus. C’était le moment où le président directeur général distribuait les remarques déplaisantes et souvent contradictoires. Mais cette fois-ci, la réunion du lundi serait précédée d’un passage à la salle de sport, un cours collectif d’une demi-heure pour commencer la semaine “en douceur et de bonne humeur” comme l’annonçait la plaquette commerciale. C’était bon d’avoir déjà partagé ça avec son homme avant de se donner un baiser furtif dans la rame de métro à la station où leur chemin se séparait. En plus ce jour-là, elle avait de bonnes nouvelles à annoncer en réunion, le voyage programmé pour le mercredi suivant comportait des invités de choix, le client était satisfait. A l’issue des 3 heures de réunion, elle eut la mauvaise surprise de ne pas pouvoir se relever, du moins pas complètement. Une douleur lancinante lui barrait le bas du dos et l’empêchait de se redresser tout à fait. Elle regagna son poste voûtée, aussi discrètement qu’elle le pût face à ses responsables. Une fois devant son écran, elle fit part de son malaise à ses proches collègues. La douleur ne passait pas. Elle téléphona à l’attachée de presse du bureau d’à-côté qu’elle savait sujette à des problèmes de dos pour lui demander conseil. C’était maintenant l’heure du déjeuner et elle ne se voyait aller nulle part dans cet état. Les salariés se précipitèrent dehors comme des rats quittant le navire, y compris ceux à qui elle venait à peine de confier son trouble.


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Si je n'étais pas arrivé trop tôt, c'est-à-dire dans les premiers, ni trop tard, parce qu'alors on n'allait pas tarder à se mettre à table pour y rester cinq bonnes heures, il me fallait descendre à la cave et me joindre aux autres hommes, prendre ma place sur un des rondins ou une des chaises en formica autour de la petite table recouverte d'une toile cirée terminant ici sa carrière après avoir connu les honneurs de la table de la cuisine puis les coups de couteau de l'arrière-cuisine, dans le demi-jour de cette petite pièce, la lumière rendue orangée par le filtre d'un rideau à fleurs, simple chute de tissu pliée en deux et même pas surfilée, parmi les membres de la famille de sexe masculin ayant dépassé l'âge auquel on peut rester avec sa mère écouter à la fois distraitement et avec curiosité les conversations des tantes ou des cousines, ayant atteint l'âge qui donne droit au petit verre de vin, aux deux ou trois petits verres d'un vin pas si mauvais, pris en avance du repas, bus avant même l'apéritif qui serait partagé, là-haut, avec les femmes, autour de la table.


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La grande ville-machine allait pour la première fois se déplacer, elle allait porter avec elle ses deux-cent-cinquante-mille habitants qui conserveraient les mêmes trajets et les mêmes distances depuis chez eux jusqu’à chez leurs voisins, de chez eux à leur lycée, à l’école de leurs enfants, aux magasins où ils font leurs courses, de chez eux jusqu’à leurs lieux de travail. Le paysage urbain ne changerait pas, les reliefs, les alignements et les recoins resteraient les mêmes, c’est aux alentours que le paysage serait changé. La grande ville-machine quittait la plaine, elle avait enjambé le fleuve qu’elle étreignait pour rejoindre le pied des montagnes du sud, où le climat était plus doux. Elle aurait pu prendre le chemin du nord, si la grande métropole avait accepté de là-bas lui ménager une place ; une autre fois peut-être. Ceci ne serait pas sans conséquences, mais puisqu’on pouvait le faire, il fallait l’essayer.