dimanche 31 janvier 2010

80 : samedi 30 janvier 2010

Ni votre mariage ni votre mari ne m'indisposent, Madame, je m'accomoderai très bien d'une aventure extra-conjugale, mieux que très bien. Votre époux était là avant moi, je serai donc sans jalousie, rassurez-vous, et j'accepterai de bon cœur de partager vos faveurs amoureuses avec lui. Un légitime se respecte, et je m'y tiendrai. Pour tout vous dire, amant attitré de l'épouse d'un autre est certainement ce qu'en amour je préfère : à soi le rôle le plus flatteur d'être celui dont la fréquentation est exclusivement agréable. Ne se voir que pour donner grand plaisir à nos corps, se livrer fougueuse affection, se flatter et se dire que ce ne sont que ces moments-ci, ceux passés ensemble, qui donnent le véritable sens du bonheur. Car ils laissent imaginer qu'une vie pourrait n'être que ceci, ce qu'elle ne peut pas être, nous le savons tous deux, mais la grande affaire est de trouver le point de vue depuis lequel il semble que ce soit possible, sans commettre l'erreur d'aller vérifier que ça ne l'est pas. Le bonheur est une promesse de bonheur, et demander des comptes à cette promesse est faire le deuil du bonheur. Voici ce que je vous propose, Madame, le bonheur, comment pourriez-vous le refuser ? Pas pour des raisons morales, rassurez-moi, soyons sérieux. Si c'est par inquiétude pour mon sort d'officieux, soyez sans crainte, les mérites du bonheur que je vous vante valent autant pour moi. Cette fréquentation contrariée, exclusivement consacrée à l'amour, satisfera tous mes besoins affectifs et sexuels, m'offrira même en la matière, dans les premiers temps du moins, ce que peut-être je préfère au monde, le vouvoiement pendant l'amour, et me livrera de même la promesse du bonheur qui est le bonheur lui-même, et dont je ne pourrai cesser de vanter les mérites. Nos rapports seront idéaux, soyez-en certaine. Il fallait pour cela que l'un de nous deux soit marié, vous l'êtes et je vous en remercie, car je n'en serais pour ma part pas capable.

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C'est ce que j'ai fait de mieux. Cet album, j'ai l'impression de le porter en moi depuis toujours, comme si j'étais né avec. Nous avons, tous peut-être, quelque chose en nous de supérieur à tout le reste, tout le reste de ce que nous pouvons créer, construire ou être. Mais combien ont le temps, l'occasion, la chance, d'accoucher de ce grand œuvre ? Combien ne prennent jamais conscience qu'ils peuvent, qu'ils doivent l'accomplir ? Combien y touchent du doigt sans jamais y parvenir, empêchés par toutes sortes de restrictions mentales ? Ce meilleur de nous-mêmes, nous le possédons tous, sommes peu à le savoir, et quelques-uns à l'exploiter. J'ai eu cette conscience, j'ai eu cette chance, j'ai eu ce temps. Quand j'écoute mes vieilles chansons, mes premières chansons (ce qui ne dure jamais longtemps parce que je les trouve insupportables), tout en me demandant pourquoi j'ai fait tel choix esthétique ou comment j'ai pu raconter telle connerie, je sais que tout a servi à me mener jusqu'ici, tout n'était que la genèse de ce disque. A l'époque, bien sûr, je l'ignorais, je me trouvais très bon et me demandais simplement si je le resterais. Maintenant que je suis vidé, je peux mourir. Artistiquement. Je vais faire un album de Noël.

samedi 30 janvier 2010

79 : vendredi 29 janvier 2010

Dans l'ancien garage Clampier, devenu salle de bal, l'ambiance virait à la surexcitation, parce que l'orchestre du père Théodore enchaînait son troisième rock'n roll, que là on passait à Twist à Saint-Tropez et qu'il fallait vraiment être un vieux garçon de ferme pétrifié de célibat et terrifié par son corps pour ne pas aller transpirer sur la piste en se déhanchant, se remuer en rythme en reprenant les paroles. Sauf à être un de ces vieux célibataires, une des outres à vin étalées dehors à cuver dans l'herbe, ou affecté au service à la buvette, impossible d'être dans les alentours et de ne pas être sur la piste à se déchaîner dans la danse. Et pourtant, certains commettaient cet impossible, mais ils étaient si étranges et inconnus que leur anormalité était de toute façon tenue pour totale par les quelques uns qui les avaient déjà vus, et ne pouvait même pas être aggravée par cette apparente indifférence au rock'n roll. Une bande à peine moins surprenante que ne l'auraient été dans les mêmes lieux des petits hommes verts, et qui comptait six ou sept grands gars maigres, le crâne totalement chauve, les yeux écarquillés qui ne cillent pas et le sourire de toutes les dents, mais béat et complètement fixe ; avec eux, trois plus petits, bruns et lugubres en longs manteaux gris. Ces neuf ou dix se tenaient debout en rang d'oignons devant la buvette, avec chacun son verre de rosé, avec de l'autre côté du bar Gustave qui ne sait pas s'il doit les regarder puisqu'ils sourient, ou les ignorer parce qu'ils sont trop étranges pour ne pas avoir le malaise de les rencontrer comme dixième ou onzième compagnon, surtout que Gustave vient d'entendre l'un d'eux parler pour passer commande de boissons, et que personne n'est sensé parler comme ça, sans que le moindre muscle du visage ne bouge, sans que ce sourire fixe comme celui d'un masque n'esquisse le moindre mouvement, ni que ces yeux grands ouverts à aucun moment ne cillent ni ne se plissent. Passées quelques minutes ici, les six ou sept longilignes masqués par leurs vrais visages tournèrent le dos à la buvette pour regarder raides comme des piquets alignés la piste et son unisson anarchique de danse enfiévrée, tandis que les trois lugubres en gabardine s'accoudaient renfrognés à la table où étaient posés les verres. L'orchestre du père Théodore en était toujours à Twist à Saint-Tropez, avec le Théodore survolté derrière son accordéon. Passées deux ou trois minutes de rock, et là on chauffait le quart d'heure, ce n'était plus le fils Clampier qui à la guitare était la locomotive de l'orchestre, le fils Clampier pourtant le rockeur de service et qui assurait costaud, non, c'était Théodore qui embarquait tout le mouvement, et souvent dans ces moments là on frôlait la transe. Et c'est pendant son solo d'accordéon sur Twist à Saint-Tropez, qui était en train de virer au morceau de bravoure sculpté dans la démesure - une coulée ininterrompue et folle de chromatismes, une suite entremêlée de salves rapides à se faire cuire les articulations des mains et fondre les boutons du piano à bretelles, comme un morceau de György Ligeti, dont le père Théodore ignorait tout bonnement l'existence, mais du Ligeti qui aurait eu une pulsation et une ferveur mystique, une espèce de qawwalî soufi, dont le père Théodore n'avait pas davantage entendu parler mais qu'il produisait dans un délire d'éruptions sonores pendant que tous dans la salle se pâmaient quasiment frénétiques sans rien comprendre à ce qui se passait dans leur corps et leurs oreilles -, c'est pendant ce solo théodorien qu'un des inconnus à crâne lisse et visage fixe a quitté le rang que formait debout près de la buvette sa bande, qu'il s'est avancé à pas lents et scandés vers la foule dansante, écartant les bras droits tendus devant lui à hauteur de ses épaules.

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Parfois l'envie nous venait de croire que nous étions liés aux vies qui nous avaient précédés dans ces pierres, et nous suivions la rue, maintenant à l'abri des lentes invasions du fleuve, pour nous installer, à quelques maisons de la nôtre, à une table de la fausse taverne, et nous mangions des salades ou sandwichs très décoratifs en regardant le pêcheur de bois mal équarri sous la canne duquel passaient les serveurs. Je prétendais qu'il provenait d'une brocante, et que la peinture qui s'écaillait sur son pantalon, et la rouille qui bordait la plaque « restaurant » qui lui tenait lieu de poisson, étaient coquetterie soigneusement dosée. Tu me faisais remarquer que la façade appelait une enseigne et qu'il s'en détachait avec naturel. Je le regardais avec une très outrée mine dubitative, la façade étant cousine de la notre. Nous nous disputions délicieusement, et le temps passait.

vendredi 29 janvier 2010

78 : jeudi 28 janvier 2010

J'envie depuis longtemps les personnes qui n'ont pas besoin de beaucoup de sommeil, et j'admire celles qui savent contrôler leur quantité de sommeil plus de quelques jours d'affilée. Un nombre revient souvent, presque toujours le même, toujours au sujet de bêtes de travail : quatre heures de sommeil par nuit. J'ai aspiré à un tel rythme, bien que n'étant en rien un stakhanoviste, et même assez naturellement paresseux, oisif surtout, mais fantasmant de multiples activités qui seraient permises par une volonté de fer, ne dépendant donc que de moi, et nécessitant d'élargir le temps disponible, d'allonger les journées - c'est-à-dire de raccourcir les nuits. J'ai essayé à plusieurs reprises un tel rythme nocture, prenant ainsi le problème à l'envers, tâchant de trouver le temps disponible avant de déployer les activités pour le remplir. Mais c'était surtout une façon d'attaquer la question en plein cœur : mettre sa volonté à l'épreuve. Ce fut à chaque fois un échec, dès le troisième jour, le réveil ne sonne que pour me faire confusément penser à mon devoir d'aussitôt l'éteindre et dormir en paix dès la seconde suivante. Dans le moment supposé de la sortie du sommeil, mon esprit trempé et ruisselant de la nuit opaque et tiède où il baigne encore n'est pas seulement sans volonté, il n'a pas accès à la notion même de volonté, ni à une sensation qui pourrait en faire office. Quatre heures sont décidément trop peu pour moi, pour mon corps probablement, pour ma nature oisive assurément. Plus récemment, je décidai à nouveau de moins dormir, en m'attaquant avec une restriction plus douce, plus modérée. Me considérant comme un être moyen, je m'attribue des besoins de sommeil moyens, à savoir les huit heures dont il est généralement dit qu'ils font la nuit de l'adulte. La restriction dont je décidai fut le retranchement d'une heure de cette durée nocturne ordinaire. Sept heures de sommeil par nuit, voilà qui semble raisonnable, épreuve à ma portée vraisemblable, et prévenant toute possibilité d'assimilation de cette conduite au moindre héroïsme domestique. L'ennemi demeure le moment critique de l'émergence réticente et hasardeuse de la volonté lorsque le réveil sonne.

jeudi 28 janvier 2010

77 : mercredi 27 janvier 2010

Madame Guichard brodait dans son salon, dans la pauvre lumière qui entrait par la fenêtre, filtrée par l'étroitesse de la rue, quand sa servante est venue l'appeler « Madame, Monsieur vous demande de venir dans la chambre jaune, le Monsieur d'Annonay est fou, il va faire des saletés et ils sont tous excités, ils vous attendent ». « Ne soyez pas sotte, ma fille, Monsieur de Montgolfier est un savant ». Elle s'est précipitée dans l'escalier, avec un semblant de digne retenue, son étroite robe de mousseline ondulant le long de ses jambes. Les trois hommes se sont retournés – son mari « venez ma chère, nous vous attendions » – l'ainé de ses correspondants, se redressant après avoir allumé un tas de papier dans une grand bassin (et elle a eu un moment d'inquiétude pour la marqueterie de la table), un curieux sac de taffetas blanc en main : « je crois que, cette fois, j'ai trouvé » - et elle a ouvert de grands yeux, pendant qu'ils s'exclamaient, se tapaient sur l'épaule, en voyant cette chose s'élever lentement, et flotter dans le rayon de soleil qui pénétrait par la porte fenêtre. Puis elle est redescendue commander le dîner, veiller au couvert, laissant leur ami noter de sa grande belle écriture, cette « expérience » qui semblait lui donner une fierté exaltée. Et le soir son mari, très fier de la renommée qui devait, selon lui, en rejaillir sur eux et leur maison, soliloquait en se déshabillant, cherchant par quel signe commémorer ce qu'il appelait cet événement. Elle a souri, amusée et heureuse de leur découvrir ce reste de juvénilité, et s'est enfoncée dans son oreiller et le sommeil.

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L'économie est libérale, la société est libérale ou prétend l'être, la morale est libérale et il faut qu'elle le soit, ce sont sur ces bases théoriques que s'est lancée ma petite affaire, leader sur l'ensemble de son secteur, car moins chère que toute la concurrence, pour des résultats de même niveau, et d'ailleurs la concurrence enrage mais n'est pas capable de s'aligner sur mes tarifs. Notez bien que je n'inclue pas l'Église dans la liste des concurrents, car j'exerce en libéral, avec un statut d'auto-entrepreneur pour être exact, et je n'imagine pas que les médecins exerçant en cabinet considèrent les hôpitaux comme leurs concurrents. Encore que je soupçonne tout ce corps médical de me considérer quant à lui comme un concurrent, ce qui n'est pas réciproque. De mon côté, l'affaire est dans le miracle, tout ce qui est causes désespérées ou accomplissement d'exploits impossibles. Il y a bien sûr les grands classiques, retour de l'être aimé, réussite aux examens, guérisons de maux en tous genres, mais j'essaie de me positionner sur des créneaux innovants (encore que je conserve une importante part de mes activités dans tout ce qui est traitement des maladies, surtout mentales), parce que j'ai une stratégie de modernité, de renouvellement de l'image de la profession, et pour tout dire des objectifs de cool voire de hype. Une jalon dans la carrière, ce serait une couverture presse pour ma boutique dans un magazine de fashionistas. Parmi mes spécialités les plus demandées dernièrement, il y a donner le pouvoir à quelqu'un de léviter une fois, quand il le désire et pendant quelques secondes. Beaucoup demandé par des hommes qui veulent impressionner au milieu d'un premier rendez-vous amoureux, plutôt au cours du deuxième pour être exact. Cette prestation m'a valu un beau petit succès. Mon projet de départ était d'ouvrir un cabinet médical non agréé, mais au vu de certains précédents judiciaires qu'a subis le corps de métier, j'ai préférer éviter. Les gens veulent la liberté de choisir mais pas les risques qui vont avec, et ça, ce sont les faux médecins qui le payent. J'ai préféré jouer sur le même terrain que la société, prudence et libéralisme.

mercredi 27 janvier 2010

76 : mardi 26 janvier 2010

La rue était en travaux, on avait enlevé la couche d'asphalte et pas encore remis une neuve, le vent balayait de larges volutes de poussière en plein Paris. La poussière qui vole par brassées dans le soleil, et le souvenir d'Istanbul quand elle était jeune, où alors et peut-être toujours de la poussière soufflée dans la lumière, jeune pas tout à fait dix-huit ans et donc l'obligation d'officiellement demander l'autorisation à ses parents pour un voyage jusqu'en Turquie, avec lui un peu plus âgé qu'elle, à peine mais une voiture et le droit de la conduire à travers l'Europe jusqu'à Istanbul, voir le Bosphore, les coupoles et la vie là-bas, la poussière dans le soleil jusqu'au cœur de la très grande ville. Les souvenirs d'autres voyages en marchant sur le trottoir, le long de la rue parisienne sans asphalte, où sont stationnés des engins de chantier, le Canada vingt ans plus tard avec sa fille, des sapins, des centaines de kilomètres de sapins, avec des petites villes, des lacs. Seule avec sa fille avec qui elle vivait seule, qu'elle avait eue avec un autre que le garçon de ses presque dix-huit ans, à travers l'Europe en voiture jusqu'à Istanbul. Il était parti la fille encore fillette, malgré la gentillesse et le beau sourire de la mère et l'enfant adorable, où alors à cause de tout ça, subitement parti ailleurs. La vie seule avec sa fille, puis seule toute seule maintenant que sa fille a dépassé l'âge qu'elle avait à Istanbul avec celui qui aurait pu lui donner des enfants, après qu'on avait vu ensemble la poussière voler dans la lumière des rues qui mènent au Bosphore. Lumière et poussière les mêmes que celles de cette rue parisienne où elle marche aujourd'hui, seule, un bouquet de fleurs à la main, le premier qu'on lui offre depuis des années. La rue en chantier plus belle privée d'asphalte, emplie de lumière et de poussière, baignée de son beau sourire et de sa gentillesse tenant un bouquet de fleurs.

mardi 26 janvier 2010

75 : lundi 25 janvier 2010

J'ai aimé les rentrées des classes à Saint Do, quand nous avions droit, les grandes de première, à nous regrouper sous et sur le vieux figuier, presque rampant, avec son tronc et ses grosses branches aussi épais et durs que cylindres de pierre, plus solides que les fausses rambardes de bois en ciment qui s'écaillaient dans les coins du parc, et dans et sous le figuier, en continuant les conversations de la veille ou des jours précédents dans la nuit, près des gloriettes, au bout des jardins du Mourillon ou de la Mitre, pendant que les plus jolies ou populaires dansaient, ou chez Bouchara où nos mères nous escortaient pour choisir les écossais de nos jupes plissées, nous regardons les petites qui courent, s'embrassent, se disputent, nous testons à petites phrases codées les nouvelles, et surtout nous mordons, déchirons et laissons fondre les dernières figues blanches, toutes cafies à force de nous attendre, et puis, en silence, en dessous, nous avons un peu peur, un peu désir de ce que l'année nous réserve.


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J'ai pu identifier deux raisons principales à ma curiosité pour les faits divers. Une assez classique bien que potentiellement honteuse sur le plan intellectuel, et une beaucoup moins ordinaire, plus honteuse certainement que la première, qui engage des défaillances plus mentales qu'intellectuelles. La première raison tient simplement à mon goût pour les anecdotes réelles, qui ne peut hélas exclure une probable fascination, mêlée de répugnance, pour le sordide. Je ne saurais tout à fait l'expliquer, ni beaucoup la défendre. Du point de vue de mes exigences intellectuelles, je condamne largement ma propre pente en cette direction. Mais il est vrai qu'en général, lorsqu'un événement véritable semble être tout droit sorti d'un roman noir, j'en suis assez réjoui, tout en étant épouvanté pour les victimes, s'il y en a - je pense que les lecteurs de romans policiers et les amateurs de films noirs, dont je suis, comprennent bien ceci. L'appellation de "faits divers" dit bien le statut quasi indigne de cette activité de presse, ce sont les articles et les brèves que les rédactions qui les traitent, celles de journaux que l'on soupçonne généralement de faible noblesse, fourrent là à défaut de leur trouver une catégorie bien identifiée, et correctement honorable. Ni politique, ni économique, ni culturelle, ni scientifique ni technologique, même pas sportive, même pas parmi les "faits de sociétés", autre catégorie au contenu plastique. La défaillance intellectuelle propre aux faits divers est très bien mise à jour lorsque l'on désigne des événements par le terme de "faits divers", sans référer pour autant à l'emplacement qui leur serait octroyé dans un journal, elle s'expose mieux encore lorsque l'on emploie l'expression au singulier, un "fait divers" - alors, c'est un peu comme si lors d'un déménagement, quelqu'un rangeait tout ce que contient son logement dans des cartons portant tous l'étiquette "choses". Toutefois, en l'absence de cette défaillance intellectuelle, de grandes œuvres littéraires et cinématographiques n'auraient jamais vu le jour, In cold Blood de Truman Capote par exemple. Bien que j'en ai annoncé l'existence, je ne dirai rien de l'autre raison de ma curiosité pour la rubrique des faits divers.

lundi 25 janvier 2010

74 : dimanche 24 janvier 2010

La corde est posée sur le dossier de la chaise... Nina a laissé un mot sur le secrétaire : "Je n'ai trouvé que cette corde en polyamide, je pense qu'elle fera l'affaire en guise d'amarre pour ton bateau, je t'embrasse, à demain." Quelle idiote... On peut parfois faire avaler n'importe quoi aux imbéciles. Ces mêmes analphabètes qui croient aux vertus du bonheur, ou qui à renfort de clochettes font tinter le scandale d'être adepte du désespoir. J'ai toujours eu en horreur le rire, c'est indécent, c'est la défécation des sentiments, Nina rit constamment, elle me donne la nausée. Je crois ne l'avoir jamais vu pleurer. Je sanglote en moyenne trois fois par jour, nul besoin de posologie, je possède une horloge interne qui régule ma mélancolie ; le matin au réveil après avoir vomi mon café, le midi devant le journal télévisé et le soir lorsque je suis imbibé de whisky. Il semblerait que ce soir j'ai rempli l'équivalent d'un verre à moutarde, mon papier à musique est fripé de larmes. Je n'ai écrit qu'une portée. J'aurais pourtant souhaité terminer ce livret avant mon rendez-vous... mais j'ai tout mis de côté. J'ai préféré écrire mes maux, faire gicler la verge de mon stylo sur du papier vierge, ce gigolo qui demande en espèces mon contenu lacrymal. Freud est assoupi au coin du feu, il devrait avoir honte, je n'ai jamais pu compter sur ce chat pour trouver mes inspirations. Il me fait penser à Nina. Pourquoi me suis-je encombré de ces deux loques qui exhibent leur plaisir au devant de ma tristesse ? La peur de la solitude sans doute. J'apprécie peut-être leur insalubre présence pour magnifier mon dégout de l'humanité, pour expectorer toute forme de joie. De même que j'aime à me rappeler chacune de mes ruptures sentimentales. Mais je n'ai jamais usé de médicaments, il est tellement délectable de se sentir crucifié sur l'autel des sentiments. En revanche l'eau de vie écossaise à toujours été une fidèle camarade, bien qu'elle se soit parfois fourvoyée. Elle me trompa ce jour maudit, où je me surpris à rire d'une gorge déployée, et que Freud manqua de chuter de la cheminée, malheureusement il n'atteignit jamais le foyer, et acheva sa chute dans la douceur du canapé. La vie est mal faite. Nina doit certainement être dans les bras de son amant, elle a toujours trouvé grand plaisir au lancer de couteau, à la différence qu'elle ne manque jamais sa cible, bien que le dessein de Nina fut toujours de m'épargner... Les idiots sont dénués d'habileté, ce qui fait d'eux des assassins de l'esprit. Il est temps pour moi de cesser de tergiverser, la bouteille de scotch se vide à vive allure, et l'ivresse risquerait bien de me conduire au rire. Or il n'est pas pensable que je manque mon rendez-vous de ce soir. Le polyamide est parait-il sensible à l'humidité, et je commence à vivement transpirer...

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Il entra et découvrit, assise derrière son bureau, la physionomie de l'homme qui l'avait convoqué. M. Rampon était un homme approchant la cinquantaine, la chevelure dense et grise, coupée court. Il était légèrement corpulent, son double menton serré de près par une cravate brune foncée, le port raide dans son costume mêmement brun que sa cravate. Il devait être homme à marcher jambes et bras légèrement écartés, comme on le fait avec une nonchalance appuyée, en affichage de sa virilité dans les westerns. Le Responsable de Mission des Services Généraux lui fit prendre une chaise face à lui, et se leva à demi derrière son bureau pour lui serrer la main, pendant laquelle il montra un sourire mimant la cordialité, sans se défaire de la gravité avec laquelle il semblait déclarer au monde entier sa crédibilité. M. Rampon commença l'entretien par quelques questions d'usage, savoir si tout se passait bien à l'enregistrement du courrier, s'il avait des requêtes particulières à formuler au sujet des conditions de travail, puis il entonna une petite tirade, déclarant qu'il avait plaisir à le rencontrer, et que c'était l'occasion d'enfin mettre un visage sur un nom, car dans notre métier de services l'aspect humain est essentiel mais que, comme nous sommes tous tellement pris, nous n'avons même plus le temps de faire connaissance, hélas. Pendant que M. Rampon, après s'être tu, fixait quelques instants l'écran de son ordinateur, le convoqué observa la pièce où il était venu s'assoir. Deux fenêtres carrées sur la paroi opposées à la porte, des cloisons gris clair qui ne portaient d'autre décoration qu'un plan de la ville encadré sous verre, et une photographie du siège de la société, le grand cylindre gris où ils se trouvaient, également encadré sous verre. Le mobilier était en tout et pour tout composé d'une armoire et d'un bureau bleu outremer, comme la porte. L'armoire fermée et le bureau ne portant rien d'autre qu'un ordinateur et un téléphone. "Bien, reprit M. Rampon, je vous ai convoqué car nous avons constaté une anomalie dans votre service hier, voyez-vous de quoi je veux parler ?" Il répondit qu'il ne croyait pas voir, non, et Rampon lui dit que la veille, une des lettres qu'il avait eu à traiter n'avait pas été transmise après son arrivée à l'enregistrement, qu'en d'autres termes, hier une lettre avait disparu dans son service, alors qu'elles n'y doivent que passer. Comme M. Rampon lui demandait une explication, il bredouilla qu'effectivement, une lettre avait disparu car il en était lui-même le destinataire, et qu'après avoir hésité, il l'avait gardée sans la remettre dans le tuyau à sa droite par lequel il évacue tous les plis. Rampon sembla très surpris, "Comment ?, dit-il, mais vous avez enfreint la procédure que le Chargé de Mission aux procédures vous a indiquée." Il dût répondre, penaud, après avoir répété qu'il avait hésité, qu'il n'avait pas connaissance de ces procédures et qu'il n'avait jamais eu le moindre contact avec le Chargé de Mission aux procédures. Rampon n'en revenait pas : "Ah bon ?! Le Chargé de Mission ne vous a pas indiqué les procédures ?". Comme le salarié confirmait, Rampon lui déclara que ceci devrait être corrigé, et qu'il serait formé très prochainement, que des excuses lui étaient dues pour n'avoir pas eu les moyens optimaux pour l'exercice de sa fonction. Il allait être libéré lorsqu'on lui demanda : "Mais pourquoi avez-vous reçu un pli au sein de la société, votre mission ne le justifie pas. Qui vous l'a envoyé, ce pli ?" L'enregistreur du courrier répondit qu'il n'avait aucune idée de la cause de l'envoi de cette lettre, et que l'expéditeur en était un organisme nommé 2ISD. M. Rampon tapa alors quelque chose sur son clavier, et mit cordialement fin à l'entretien.