dimanche 24 octobre 2010

346 : samedi 23 octobre 2010

Lettre d’amour à une inconnue (9/18) Je suis exactement l’inverse de cette anatomie de femme fatale que j’imagine se déployer sous mes yeux, suivant le rythme d’une mélodie de Sarah Vaughan. Je suis pour ma part plus affairée à poncer l’ensemble des courbes qui apparaissent sur mon corps et à calfeutrer les replis qui parviennent à s’y glisser au fil du temps malgré mon attention. Restriction alimentaire comme activité complémentaire et continue. Ne pas manger tient l’esprit éveillé et affamé, tant et si bien que l’on a l’impression d’être en permanence à la table de Gargantua sans pouvoir prendre part au festin. Supplice de Tantale qui doit vous sembler déraisonnable, vous qui dévorez avec une lascivité exquise les géantes tartes au citron meringuées du salon de thé parisien Le Loir dans la Théière. Je ne sais d’ailleurs si c’est aux pâtisseries ou à vos lèvres les effleurant que j’ai commencées à rêver en premier.


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Hier après-midi, j’ai commencé à ressentir des élancements de douleur dans un des orteils de mon pied gauche, le deuxième en partant de l’extérieur. J’ai dû me le cogner contre un pied de lit ou de table, alors que je marchais chez moi sans chaussures, ce dont, pourtant, on se rend souvent compte instantanément, et avec une vivacité qui fait s’évanouir la distraction. Je n’ai pas un tel souvenir, pourtant en retirant soulier et chaussette gauches, l’orteil douloureux s’est présenté à mes yeux tout à fait violacé. La douleur serait apparue à retardement, et progressivement à la suite d’un choc que je n’aurais pas constaté au moment où il aurait eu lieu. Ceci semblait tout à fait improbable. En inspectant à nouveau mon pied gauche, plus tard dans la soirée, c’est l’effroi qui a supplanté la douleur, la zone violacée s’était étendue à l’ensemble des orteils et gagnait sur le pied, la douleur ne s’était quant à elle pas étendue mais un léger engourdissement s’était diffusé partout où l’hématome était visible, et c’était comme si tous mes orteils n’était plus qu’un seul, j’avais perdu la sensation de leur séparation les uns des autres. Après avoir palpé et massé, un soudain assoupissement m’est monté, et je n’ai gagné mon lit qu’avec de grands efforts pour maintenir ma veille jusqu’à lui. Je dormis d’une seule traite.


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Sur notre chemin, partout, c'étaient des présentoirs avec journaux bien rangés, bien tassés, d'autant plus nombreux qu'il se disait que nous n'en lisions plus, ou pas assez, ou de moins en moins, que nous préférions les innombrables publications légères ou spécialisés qui constituaient des mosaïques denses fournies et sans ordre ni sens sur les murs des boutiques. Et nous achetions, pas toujours, mais assez régulièrement, un ou plusieurs de ces journaux, généralement les mêmes, et les lisions avec, de plus en plus, le sentiment de tout ce qui y manquait, le constat navré d'une uniformité plus ou moins bien dissimulée.

samedi 23 octobre 2010

345 : vendredi 22 octobre 2010

Lettre d’amour à une inconnue (8/18) Vous attirez l’attention en dévoilant là des bas de soie et quelques bouts de gambettes et exposant ici des décolletés audacieux enveloppés de corsets rétro. La curiosité autocentrée a été évincée par une attirance autrement plus naturelle, j’oserais dire primaire. L’exacerbation de la sensualité de vos courbes m’a immédiatement fascinée. Pas de glamour sans apparats, vos costumes et robes élégantes que vous semblez exposer dans les circonstances les plus quotidiennes ont donnés naissance à la fascination que j’accorde pour vous aujourd’hui.


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La protection de la beauté par la laideur (21) La moitié septentrionale de la zone, où l’on avait hermétiquement regroupés les habitants du quartier qui ne l’avait pas encore désertée, connut une réorganisation complète de son activité économique, dans le sens de la plus grande autonomie possible. Ce mouvement fut fortement incité par les autorités territoriales, qui étaient assurées que cette société leur resterait de toute façon dépendante et sous leur contrôle, puisque presque intégralement dépourvue de matières premières, qu’elles étaient les seules à lui fournir. Les artisans et les commerçants qui résidaient dans la zone, s’il n’y exerçaient pas déjà leur profession, furent réquisitionnés et équipés sur place pour l’y pratiquer, en fonction des besoins qu’il était possible de déduire de la démographie. Alors que ces nouveaux équilibres contraints se mettaient en place, les autorités territoriales mesurèrent le chemin parcouru, et localisèrent le tournant décisif qu’avait pris leur entreprise à destination d’un nouveau type de société, l’élément fondamental de la spécificité collective qu’ils recherchaient : dans la zone, l’administratif s’était intégralement substitué au politique.


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C’était passer toute la journée sur le web, coder trois lignes utiles, faire semblant de lire de la doc, tourner en rond sur le web.

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C'est parce que j'ai été appelée à 7h34 par ma belle mère sur une sombre histoire d'un train ayant affiché un retard supérieur à 30 minutes déclenchant, de par les conditions contractuelles de fonctionnement publiées par la SNCF à l'usage de sa clientèle, un remboursement automatique du billet - utilisé ou pas, demande qui elle-même a entraîné la recherche toutes affaires cessantes du dit billet probablement oublié l'avant veille lors d'une visite telle que celles que nous fait désormais régulièrement la personne sus mentionnée, recherches qui se sont avérées particulièrement laborieuses eu égard, d'une part à la petite taille du billet, qui, à destination de la banlieue parisienne, représente un rectangle de 2X4 centimètres et non pas, comme c'est le cas pour les billets de grande ligne, 6X12, et d'autre part, à l'état de désordre endémique subi par un appartement dont l'administration est largement abandonnée au profit d'une bande de voyous adolescents ignorant les rudiments les plus simples du rangement documentaire, qu'il m'a fallu décaler ma séance de relecture obligatoire des articles à paraître dans une revue par toi bien connue , mais ignorée par la majorité de ses abonnés, relecture qui doit désormais donner lieu à une validation informatique impérative sans laquelle le process de publication de cette revue dont la sortie se fait le plus généralement dans une indifférence totale de la communauté bancaire à laquelle elle est sensée s'adresser, est irrémédiablement stoppée, un retard donc, qui a lui même décalé la rédaction du texte auquel je me suis par ma seule volonté issue de moi même astreinte dans l'alimentation rédactionnelle de ton blog glossolalien et en dépit du fait que mon inspiration défaillante, voire même, il faut le reconnaître, très limitée, me conduisant à ne fournir à ce blog à forte coloration littéraire, que des productions d'un niveau contestable, relativement au regard des autres articles publiés, mais aussi en simple et unique valeur absolue, aboutissant en fin de compte, et pourtant à une heure très avancée de la soirée, à ne pas envoyer le texte promis. Pardon.

vendredi 22 octobre 2010

344 : jeudi 21 octobre 2010

Lettre d’amour à une inconnue (7/18) Mes talents d’espionnage n’ont pas été ici malmenés puisque tout paraissait donné d’avance : goûts, habitudes, occupations professionnelles et diverses accointances. Si le package n’est que rarement complet, il y a toujours un avorton de piste à explorer pour recomposer une identité écartelée. Vous faites justement partie de celles qui ne sont pas effrayées à l’idée de montrer plus que la moyenne. J’ai découvert étonnée, que vous participiez à ses exercices de strip-teases burlesques enseignés et remis à la mode par Gentry de Paris. Le songe du double éclate en mille morceaux confus et honteux. Comment ai-je pu penser qu’une telle créature pouvait être mon fac-similé ? Il était trop tôt pour que je puisse mettre la main sur elle, le graal n’a de valeur que si la recherche a été mêlée d’épreuves et de sueur. Vous êtes trop près aussi : l’alter ego à Paris ne présente qu’un faible intérêt, d’autant que vos habitudes burlesques rendent hommage à la belle époque parisienne et aux spectacles du Moulin Rouge. Si les ailes vermillon chatouillent la curiosité des touristes, en termes d’exotisme ma paroisse aurait pu trouver mieux puisque mon appartement n’est qu’à deux pas de ce temple érotico-pittoresque.

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La protection de la beauté par la laideur (20) La seconde décision qui fut prise pour la zone, simultanée à celle de rendre étanche ses frontières, fut l’entérinement d’une assez ancienne proposition, qui avait été l’objet de vifs curiosité et intérêt lors de sa formulation : que les usagers de la zone soient tous des aveugles. La nombre d’habitants du quartier ayant fortement diminué depuis l’apparition du phénomène de destruction de l’espace public par le regard, on put tous les regrouper au nord de la zone, par delà le boulevard de l’Hôtel-Dieu. C’est la partie de la zone située au sud de cet axe qui accueillerait les aveugles, dont on commençait à appeler l’immigration, qui ne manquerait pas de se développer spontanément, grâce aux multiples services et encadrements qui seraient ici mis en place pour faciliter l’existence de celles et ceux qui subissaient le handicap de la cécité. On équipait et on organisait la partie méridionale de la zone à cet effet, et ceci de façon à limiter au maximum les besoins en personnel qu’aurait cette cité des aveugles pour fonctionner de façon optimale. On automatisait le plus possible, on confiait le plus de tâches que l’on pouvait aux aveugles et aux machines. Pour les irréductibles et résiduels besoins en ressources humaines, on recruterait des aveugles.


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Un jour, ou l'autre jour, tout d'un coup là comme ça j'ai mal aux yeux les joues en feu je vois rouge. Courage... Un verre de rouge n'est pas rouge. Un tube de rouge n'est pas (toujours) rouge. Les lèvres, quelles qu'elles soient, seraient plutôt roses que rouges. Un feu rouge, à l'évidence, est rouge de temps en temps c'est un fait, un fait pratique, c'est rythmique. Et pourtant... Un cœur, tout caché, invisible qu'il est, sera toujours rouge.


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C’était hésiter à poser une RTT pour le lendemain, surtout en ce moment, mais se dire que ça ne se faisait pas, qu’il était trop tard, se dire aussi que le reste à faire supporterait cette journée off et puis, après les hésitations, aller trouver son chef, absent, soupirer, et oublier ce jour de repos, tant pis.

jeudi 21 octobre 2010

343 : mercredi 20 octobre 2010

Lettre d’amour à une inconnue (6/18) J’ai été extrêmement déçue et me suis par conséquent ruée vers les vignettes électroniques déterminées par vos soins, cherchant à repérer ce pourquoi j’étais venue ici. Rien ou si peu : la forme du menton qui s’avance vers l’avant et donne un caractère marqué au visage ou peut-être la générosité de la lèvre inférieure. Vous avez la physionomie des femmes qu’on dit plantureuses et le corps d’une pin-up : taille fine, hanches, fesses et poitrine généreuses.

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Tous les hommes que j'ai connus sont partis. J'erre dans ce monde nouveau aussi froide qu'un soleil d'hiver. Rien n'arrive plus à me réchauffer, ni ces plaids de fortune ramassés au coin des rues ni le poêle qui gît au centre de ma chambre. Un carré vide, sombre et froid, le reflet de l'espace de ma mémoire. A gauche une table en formica blanc et une chaise bleue érodée, bleue comme mes cheveux, érodée comme mes traits, dessus des fringues éparpillées et un journal merdique de l'armée. Je m'occupe en remplissant les cases de mots-croisés. Futiles, faciles. Pas un seul tableau n'orne ces murs gris, pas un seul poster, le néant du crépi et ça crépite du vide sous mon crâne. En face de l'entrée à droite, sous l'unique fenêtre grillagée, un matelas double posé à même le sol habillé de linge dépareillé et usé, contre à terre, une lampe de chevet à l'abat-jour grisâtre et un ordinateur portable bon marché : mes deux seuls réconforts dans cette piaule merdique. Douceur de la lumière tamisée pour l'un face au terrible néon blanc qui clignote au-dessus du miroir du lavabo, les espoirs qu'il transporte pour l'autre. Espoirs de trouver enfin les réponses. Je ne perds pas pied non, je m'obstine jour après jour à tenter de reconstituer les pans de ma mémoire, je ne veux pas croire que ce monde tel que je le vois aujourd'hui a toujours été ainsi. Mais pour l'instant, voilà tout ce que j'ai réussi à reconstruire : ce grand carré vide. Deux cents cinquante six jours maintenant que je tiens méticuleusement à jour ce journal et je ne sais toujours pas à quoi il peut servir : je n'y vois nulle avancée, nul changement, nulle lueur, si ce n'est me permettre d'évaluer le temps qui passe dans la monotonie de ce monde que je ne connais pas – que j'ai jamais connu ? – et dont il semble pourtant n'y avoir rien de nouveau à se repaître dès le premier jour vécu. Deux cents cinq six. Seize par seize. Un carré putain, l'immense carré vide de ma mémoire. Fermer les yeux, ne plus penser ? Panser ces bleus à l'âme, ces bleus au corps et oublier ce même itinéraire, ce même ferry, ces mêmes ruelles chaque jour, ces mêmes immeubles. Tous les jours encore les mêmes plaintes, les mêmes espoirs trahis, les mêmes gens que je ne reconnais pas mais que j'apprends à re-connaître comme un long poème oublié. Les ai-je un jour déjà connus ? De ce monde je hais l'absence de mémoire. De ce monde, je hais le froid, ce gris, ces vides en chacune des ruelles et en chacun des hommes. L'armée partout, le rationnement, le vide, le grand vide. Le monde a-t-il toujours été comme cela ? Je rêve en cette lucarne posée près de mon lit qu'un jour elle puisse éclairer ces propos presque hérétiques. Me taire et écrire ces mots, jour après jour, dans l'espoir une fois seulement d'y trouver signe, de pouvoir imprimer une seule trace du passé et pouvoir penser enfin à demain.


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C’était, à propos de certaines absences, se demander : en grève ou bloquer chez eux, sans essence ou sans train, dans l’attente d’une issue ? À midi, devoir supporter l’ignoble discours, fermé, menaçant, culpabilisant, du commercial, qui brandissait l’Union Soviétique comme ultime argument ; ne prendre ni dessert ni café, « j’ai un truc à terminer. »


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La protection de la beauté par la laideur (19) Alors que les recherches, les études et les prospectives se poursuivaient, deux décisions furent prises pour la zone. La première se voulait provisoire et entendait geler l’état du quartier, pour permettre le plus grand nombre de possibilités ultérieures, lorsque l’une ou plusieurs d’entre elles seraient rendues opérationnelles et appliquées. Il s’est tout simplement agi d’empêcher aux personnes toute entrée et toute sortie de la zone, dont le périmètre devint intégralement et en permanence gardé par l’armée. Seuls les militaires étaient autorisés à y entrer et à en sortir, c’est eux qui procédaient au ravitaillement des personnes restées dans le quartier, en vivres et en produits. Le contingent était composé de troupes issues des corps d’armées de tous les états participant financièrement aux recherches scientifiques relatives à la zone.


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Ils étaient arrivés un matin au bureau, cinquantenaires, moyennement larges, neutres. Ils avaient demandé à me voir, « à propos de Madame Benoit » et j'avais hésité un peu sur le nom. Une de ces locataires sans histoire, une ligne sur des stencils, une silhouette croisée un jour en faisant visiter un appartement, souvenir vague d'une grandeur décharnée, impression d'un sourire fugitif. Ils venaient déposer les clés, notre tante est morte, vous ne saviez pas ? (et j'ai pensé que la concierge aurait, en effet, pu me prévenir) nous avons pu venir pour deux jours, nous ne pouvons rester, les affaires vous comprenez, elle avait beaucoup de choses, mais nous n'en avons pas l'utilité, nous comprenons que ce n'est pas facile mais nous n'avons pas le temps de nous en occuper. Et comme je leur répondais qu'ils devraient se mettre en rapport avec un commissaire priseur, non, il n'y a rien de valeur, des objets, juste,quelques uns, des souvenirs, que nous avons pris, et elle d'une voix haute, une voix de chanteuse des années 40, je pensais que vous pourriez prendre rendez-vous avec Emmaüs. Après discussion j'avais accepté de m'en charger, pas Emmaüs bien sûr, ils ne se seraient pas dérangés d'après le mari, rien d'intéressant, mais une entreprise de débarras, et oui le dépôt de garantie, et si cela ne suffisait pas il me donnait leur adresse. Et je me retrouvais là, attendant le bonhomme qui devait établir un devis, la gardienne partie, un peu vexée peut-être que je n'ai pas besoin d'elle, que je ne veuille pas lui faire perdre son temps. Et je n'osais bouger. L'horreur de pénétrer par effraction dans cette vie, ce qu'il en restait, l'obligation de regarder cependant, d'évaluer, la gêne. L'envie d'aimer cette femme dont je ne savais rien, dont je sentais la présence, l'envie d'être en colère.


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C'était de toutes parts qu'arrivaient maintenant les pèlerins. Sur leurs T-shirts, sur leurs sacs à dos, sur leurs planches ou leurs casquettes, tous ils arboraient ce smiley bizarre qui s'était imposé comme leur emblême dès le début du mouvement. Le voir reproduit sur des écharpes de portage ou sur les cerfs-volants des enfants pouvait inquiéter ou agacer un œil extérieur, mais il aurait été injuste d'évaluer l'hypothétique danger causé par ces gens comme supérieur à celui lié à n'importe quel regroupement de personnes aussi nombreux – extrêmement nombreux. Chacun de ces pèlerins se faisait sa propre idée de ce qu'avait pu être le continent retiré; certains ne croyaient pas qu'il eût réellement existé, mais pour tous il représentait une voie à suivre, bien que parfois indiscernable.

mercredi 20 octobre 2010

342 : mardi 19 octobre 2010

Lettre d’amour à une inconnue (5/18) Et puis « Vous », entrée en fanfare, de façon presque romanesque. Une apparition commentée par un emmerdeur de narrateur omniscient numérique : « Vous êtes maintenant amie avec Noémie Adorina. » Je me suis précipitée sur votre profil, tel un cervidé étonné d’entrer en rut avant la période et qui ne sait que faire de son appétence. J’y ai sondé les photos : d’abord celles où l’on avait indiqué votre présence. Cet épinglage révèle toujours plus que les portraits que l’on a savamment choisis, les dits flatteurs qui n’ont que faire de la vraisemblance et sont voués à camoufler les défauts que le jour ne sait pour sa part épargner. Les autres images, celles extraites subitement de la collection de souvenirs arrosés d’une de nos fréquentations, celles qui laissent entrevoir un bourrelet ou encore les grimacées, sont plus vicieuses et si l’on n’a pas apprivoisé dare-dare ces nouveaux outils électronicomédiatiques on a vite fait d’être dépassé par les événements. Je n’ai jamais laissé le choix au hasard, protégeant du mieux possible cet espace des informations compromettantes ou des simples gaffes. En fin de compte, et même si je n’ai pas énormément à cacher, l’idée que mes proches et contacts moins contigus puissent tomber un beau matin sur un cliché de moi déplaisant ne m’enchante pas tellement. Le geste relève de la trahison. Alors qu’il nous aurait toujours paru aberrant d’aller glisser dans les tiroirs des connaissances de nos gentils camarades des négatifs compromettants entre les chaussettes, caleçons ou soutiens-gorge, nous voici du jour au lendemain la proie de paparazzi ordinaires. « Pas vu, pas pris ! » : mieux vaut se méfier. Fort heureusement, la majorité des personnes qui facebook, myspace et twitter ne fait pas autant de manières ; vous non plus.

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C’était comme un retour de long week-end, se souvenir, confusément, de la foule de samedi et des CRS, figés, dans l’attente des ordres, inévitables, et ne pas pouvoir en parler à des gens qui vous croisaient, persuadés de vous avoir vu la veille. Boire un café et l’heure, déjà, de se remettre au travail.


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Les arbres portent des feuilles jaunes et des branchages qui tombent comme lourds de pluie, de fruits ou de pulpe. Ils bordent les cours d’eau et les lacs. En bas de la pente où ils sont, c’est le fleuve qu’ils doivent longer. En marchant vers eux, au travers des pâturages, on découvre bientôt le fleuve effectivement, il coule à gros flots, gonflés et chargés de boue, comme si l’on sortait d’une longue période de pluie. Les couleurs du paysage sont pourtant celles de l’aride, elles s’accordent aux feuillages jaunes et tombants qui sont notre point de mire, l’herbe et les buissons sont secs, la terre sous les pieds est trempée pourtant, et vous colle sous les semelles en épaisses couches. Les berges du fleuve sont boueuses, et le cours charrie corps et branches, d’étranges poutres ; les quelques instants pendant lesquels nous restâmes debout sur la rive à contempler les eaux, nous vîmes passer deux bidons rouillés et une barque vermoulue. Le vent léger nous porta un peu de fraîcheur, la lumière claire perça les nuages et tomba doucement sur nous. Vers l’aval maintenant, rapidement nous nous décidâmes.

mardi 19 octobre 2010

341 : lundi 18 octobre 2010

Lettre d’amour à une inconnue (4/18) À l’adolescence le double avait poliment cédé la place à la belle et conne idée d’âme sœur. Il s’agissait toutefois moins de découvrir les aspérités de l’âme de mon prochain que de tenter d’y déceler les similarités avec la mienne. Je découvrais, impatiente les points communs avant de fuir en regrettant d’avoir été aussi naïve et de me plaindre de mon aveuglement. J’avais ensuite pris mes marques dans le domaine des plaisirs charnels et amoureux. Je n’avais que foutre des dissemblances : un homme était un homme, le mettre dans mon lit ou occuper le sien m’importait guère.


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C’était, pour un rendez-vous, prendre la ligne 14, la ligne sans conducteur, se répéter ça, pendant le voyage, « sans conducteur ». C’était trouver du confort ici, dans ce futur à portée de main, contrôlé à distance, sans conducteur, se voir circuler, finalement, sans trop d’encombre, sans essence, et se préparer à une journée sans collègues, chez le client, à écouter, à répondre, à conseiller, d’une voix mesurée.


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Il traverse le carrefour tous les jours vers la même heure, entre dix-sept heures et dix-sept heures trente, et toujours de la même façon. Il vient de l’ouest sur le trottoir de gauche, et à l’intersection traverse l’avenue pour prendre la rue vers le sud, le long du trottoir de droite. Il traîne derrière lui, par une corde, une planche rectangulaire à roulettes, où sont posées ses affaires, en un tas recouvert par une bâche trouée et maintenu en place par deux tendeurs. Cet homme noir, chauve et barbu, paraissant âgé d’une cinquantaine d’années, semble venir alors du même endroit chaque jour, pour quotidiennement se rendre au même lieu, toute ses possessions avec lui, un cache-oreilles enserrant son crâne depuis qu’il fait plus froid, et portant un épais blouson abîmé qu’il a dû sortir depuis peu de l’empilement mobile de ses possessions. Un blouson chaud pour traverser l’hiver est certainement un équipement précieux. Si tout ce que l’on possède tient entièrement sur une planche de bois de quelques décimètres carrés, posée sur quatre roulettes, de façon à ce que l’intégralité de sa fortune puisse être en permanence avec vous et sous votre vigilance, on ne peut avoir en sa possession qu’objets hautement précieux. On peut donc ne vivre qu’avec ceci, mal, mais on le peut. En associant ce presque rien à des ruses, des trouvailles et des tactiques pour parvenir à utiliser la ville et ce qui s’y trouve pour l’aide à sa survie, un ensemble de connaissances minuscules et capitales qui conditionnent les heures, et vous font venir de l’ouest jusqu’à ce carrefour, entre dix-sept heures et dix-sept heures trente chaque jour, et y prendre au sud, aller je ne sais où, avant peut-être qu’un autre trajet, le long duquel d’autres personnes peut-être voient passer tous les jours à la même heure l’homme noir, chauve et barbu, passer en tirant le tas de ses affaires sur le petit chariot, pour se rendre jusqu’à un recoin discret qu’il aura trouvé, où un sommeil abrité, ou du moins un repos plus au calme sera possible.

lundi 18 octobre 2010

340 : dimanche 17 octobre 2010

Lettre d’amour à une inconnue (3/18) J’habitais alors un village installé au cœur d’une banlieue huppée où nul n’était supposé contraster : harmonie des classes sociales et des habitus. Je m’étais accoutumée à cette osmose apaisante, à un tel point que je finissais par appréhender la confrontation avec les élèves de l’école primaire implantée à seulement 50 mètres de la mienne. Nous avions pourtant tous reçu la même éducation : bourgeoise et hypocrite. À peu de détails près, nos destins avaient de grandes chances d’être jumeaux. Nous nous efforcions de perpétuer les traditions lors des tournois sportifs en nous adonnant à des guerres de sobriquets et de jeux de mots scandés comme des revendications syndicales en temps de grève. Autrui ne pouvait être qu’affreux, sale et méchant. La sérénité des miroirs m’avait permis de repousser les éventuelles collisions avec le genre humain.


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rentrée fictive 8 / Serge Caulaincourt, Les Anomalies d'un caïd Lequel d’entre nous n’a jamais rêvé d’entrer, ne serait-ce que le temps d’une journée, dans la peau d’un nofuleur ? Par la magie de son écriture, Serge Caulaincourt nous rend cette expérience accessible. Les Anomalies d’un caïd nous entraîne en effet au cœur de l’angoisse persistante que génère le tatron, cette présence invisible mais néanmoins inquiétante auprès de laquelle le métalage ressemble à un conte pour fillettes… Plutôt que de ressasser les éternels clichés sur la constourma, le récit repose sur un exercice de style périlleux mais néanmoins réussi, consistant à nier le lotarcret, ce qui permet à l’auteur de mettre en évidence l’éble afumort de nos castagies modernes. Dans une récente interview donnée à la Philoctète review, le romancier déclarait avoir voulu saisir « la dimension crunale de nos volontés individuelles », ce qu’il réussit parfaitement par le truchement de son héros, Gaby Wolf-Iseki, faux transnium mais véritable ronte veltirou. Celui-ci, décrit dès l’incipit en un mouvement spiral airé à couper le souffle – lambda qui velton du haut de sa tour s’enquit d’un fraeva, condamné au tasoutrope d’ultrage jusqu’au bas de la barre de quinze étages, infratingneur de toute éternité, les veines striées au culbamort – racle jusqu’aux fonds de tiroir afin de tronquer l’ahalage, certain que là réside l’herne dageur. Commence alors une quête exempte de tout faiclanisme ou autre marble foncret, ce qui, en ces temps d’arbladelle généralisée, mérite qu’on le souligne. Counige digne des plus grands, Les Anomalies d’un caïd est sans aucun doute l’événement phare de cette rentrée littéraire où, comme chaque année, le porcobout côtoie le plitrotion sur les tables de nos libraires. Mais qu’importe ! Tant qu’ils verront publié pareil altitrope, les lecteurs nolins sauront qu’ils peuvent garder confiance dans le bisvridou.


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Le lumbago (3/5) Étendue sur le dos à même le sol, comme une tortue renversée et impuissante, elle pleura de rage. Elle attendit le retour d’une première collègue pour se faire accompagner chez le médecin à l’autre bout de la rue. Pendue à son bras, elle marchait telle une grand-mère, courbée, à petits pas très précautionneux, comme sur des œufs. Ah la belle omelette qu’elle se préparait ! Elle avait mal, elle avait honte, en croisant dans l’escalier le reste de l’équipe qui rentrait de pause, elle était en colère. C’est précisément ce qu’elle avait voulu éviter en s’inscrivant à ce club... A vrai dire la colère était chez elle un sentiment permanent dont elle s’accommodait tant bien que mal. Elle avait grandi avec elle et il ne fallait pas grand chose parfois pour qu’elle dégénère en véritable fureur. Le médecin diagnostiqua un lumbago aigu. Cela tombait très mal avec ce voyage professionnel qu’elle devait encadrer deux jours plus tard. Elle se réjouissait de se rendre en Angleterre découvrir cette artiste et ce musée dont elle ignorait tout trois mois plus tôt. Plus qu’un musée, c’était le lieu de vie du sculpteur et le parc où se dressaient ses centaines d’œuvres qu’elle aurait découverts. Elle concevait un enthousiasme toujours égal pour tout ce qui était loin, nouveau et artistique. Le médecin lui avait recommandé de ne pas rester immobile pour que son corps sécrète des endorphines, aussi avait-elle décidé de retourner travailler, de terminer les préparatifs et voir si elle ne pouvait pas malgré tout endurer ce voyage. A peine rentrée au bureau, le PDG l’informa qu’il lui avait pris rendez-vous chez son kinésithérapeute personnel et qu’un taxi l’attendait pour l’y conduire. Cet homme faisait des miracles.


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Tout de même, l’époque où je te désirais follement est celle dont la nostalgie me vient avec le plus de puissance. Ce sont d’autres souvenirs d’alors qui me reviennent d’abord, et dont je me baigne avec un ravissement exquisément blessé, le paysage et ses odeurs, la confiance dans ce que permettrait l’esprit, la beauté partout, semblait-il. Et tu es là aussi, point de la plus intense beauté dans le panorama, délice et promesse fous, douceur et lumière vives dans la douceur et la lumière ubiques. Tu m’étais intégralement érotique, et tout à fait impossible.