Quelque chose qui coince en bas du dos, comme si un mécanisme s'était mis dans les organes et s'était grippé, comme si les os s'étaient effrités en sable qui serait venu se loger là, là où du métal ne devrait pas être, corps étranger dans un corps étranger à lui qu'il menace et qui vient le menacer. Du métal dans le corps forgé depuis l'intérieur, extrait d'une mine entre les reins, dans les méandres des intestins, un os qui pousse et qui croît au travers là où il ne doit pas, comme si on avait pris du plomb, de la grenaille, de la chevrotine sans qu'on le sache et qui reprendrait vie pour soi en mourant sûrement, en rouillant en partant en poussière.
dimanche 7 février 2010
samedi 6 février 2010
86 : vendredi 5 février 2010
La petite frappe n'avait pas roulé des mécaniques bien longtemps, une fois que les paluches du Stup' s'étaient abattues sur ses épaules. Le caïd de bas étage venait de sortir d'une de ses turnes, il n'avait qu'à peine eu le temps de faire trois pas sur le trottoir qu'une poigne de garagiste sortait d'un angle mort pour lui pétrir menu les trapèzes et les mastoïdo-deltoïdiens. Le Stup' avait tout de suite voulu lui montrer qui était le patron. Pas de formule de politesse, pas de préliminaire, le Stup' n'attend pas que tu sois dilaté quand il sait qu'il peut passer en force, petit mec, t'aurais mieux fait de surveiller tes arrières. Quand le Stup' ne veut pas que ça traîne, il ne la joue pas gentil flic-méchant flic, il la joue double méchant flic à lui tout seul. Et ce n'est pas ce petit rigolo, cette majorette mal sortie de l'adolescence, qui allait demander son reste ou tenter de jouer la vertu du guerrier les reins solides. Tout de suite, le Stup' avait mis cartes sur table, il était juste preneur d'un peu d'informations sur la diversification récente des activités de tu sais quelle bande de Serbes, notamment au niveau de l'import-export d'équipements pour boucheries-charcuteries, si tu vois ce que je veux dire. Juste une petite prise de renseignements, tranquillement, comme quand on va chercher deux-trois brochures au syndicat d'initiatives. La regard de la majorette avait tout de suite trahi qu'elle voyait très bien de quoi il en retournait, mais d'abord elle avait trop les foies pour que sa gorge puisse lâcher le moindre mot. La tête d'un petit lapin au milieu de la route quand il a des phares de bagnole en plein dans les yeux, alors le Stup' avait dû un peu vérifier l'elasticité des clavicules de Lapinou pour lui libérer la parole. "Alors, juste en savoir un peu plus sur le matos de boucherie-charcuterie des Serbes. Se lancer dans le commerce de hachoirs grosse capacité, t'as pas peur qu'ils risquent le conflit d'intérêt ?" Grand truc du Stup', faire croire au mec qu'il en sait plus que ce qu'il connaît vraiment, pour que le gars lâche les tuyaux pensant que le Stup' est de toute façon déjà rencardé. D'aucuns disent au commissariat, parmi les collègues un peu droitdelhommistes du Stup', que ce genre de technique ne sert qu'à faire dire à un gus ce qu'on veut entendre, mais rien de fiable, ni rien de plus. Le Stup', ça le fait marrer, il leur répond qu'à la fin de ses enquêtes, il y a toujours un coupable, et les dossiers toujours classés bien net, propre ou pas, mais bien net, alors que lui, le Stup', les salue et dort sur ses deux oreilles. Bref, Lapinou la majorette avait tout lâché fissa, les Serbes baignaient bien dans le business du hachoir à barbaque grosse capacité, et il y avait plus à en apprendre du côté d'un entrepôt en bord de Marne vers Maisons-Alfort. Le Stup' a laissé la majorette rentrer faire ses roulades en collant rose dans son terrier et est rentré chez lui à pied, seul avec la ville dans la nuit.
vendredi 5 février 2010
85 : jeudi 4 février 2010
Candidature Je vous prie de bien vouloir trouver ci-jointe ma lettre de non-motivation concernant ma candidature pour un stage dans votre entreprise pendant le mois d’août 2010. Mon père me contraint à ces démarches grand-guignolesques pour m’empêcher de passer, peinard, mes vacances sur mon ordinateur. Il ne sait plus quoi inventer pour m’embêter. J’ai effectué il y a deux ans mon stage de découverte de classe de 3ème dans votre entreprise. Déjà à l’époque, il avait été pour moi un long moment d’ennui, sauf le jour où je me suis rincé au picon bière avec un de vos collaborateurs. Aujourd’hui, c’est bien pire : il s’agit de squatter un mois durant dans vos bureaux. Je n’ai aucun intérêt à découvrir avec plus de précision ou de façon plus opérationnelle le monde professionnel dans lequel j’espère bien éviter à tout jamais d’entrer. Cette expérience ne me sera d’aucun apport tant est grande ma détermination de ne rien faire, ni apprendre au cours de ce mois de pénitence. Ne comptez sur rien : pas de dynamisme, aucun sérieux, encore moins de bonne volonté. Pourriez-vous cependant me faire parvenir le menu détaillé de la cantine, qui sera, je crois, les seules heures que je passerai véritablement réveillé dans vos services. Quant aux horaires, pour vous éviter de laborieuses mises au point, je préfère vous informer directement des miens : 10h00-12h00 ; 14h00-16h00. Je vous prie d’agréer l’expression de mon total désœuvrement.
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Je ne sais pas si j'irai seul ou accompagné à la Nouvelle-Orléans. J'aimerais y aller seul peut-être. J'ai décidé qu'on voyageait à la Nouvelle-Orléans pour vivre une histoire d'amour ou pour pleurer une histoire d'amour qu'on y a vécue. Y aller seul, ce sera pour pleurer l'histoire d'amour que je n'y ai pas eue, au cours de la vie que je n'ai pas eue dans le vieux Sud des États-Unis. Certains lieux requièrent notre solitude pour qu'on y souffre la nostalgie des histoires qu'on n'y pas vécues. J'ai un amour néo-orléanais que je n'ai pas vécu et dont je doit porter le deuil, le deuil qu'il ait pris fin, que toute cette beauté ensemble à la Nouvelle-Orléans se soit terminée, et le deuil qu'il n'ait pas eu lieu. J'ai aussi une enfance québécoise que je n'ai pas vécue, quand on se roulait parmi les feuilles mortes aux couleurs si vives, sur la pelouse en automne dans le jardin de nos parents, un peu avant que l'interminable hiver arrive. Il faisait froid déjà, on portait un bonnet sur notre tête de gamin et un manteau épais, mais c'était avant les premières neiges et les températures négatives. On riait et riait dans les feuilles jaunes et rouges sur la pelouse toujours bien tondue, avec notre jolie cousine qui une fois nous avait pris en photo pendant qu'on jouait. Et après, quand le soir tombait, on rentrait à la maison, prendre à la cuisine un chocolat chaud que Maman nous avait préparé, pour moi et le frère que je n'ai pas eu. L'autre frère, le Québécois.
jeudi 4 février 2010
84 : mercredi 3 février 2010
La plus grande bibliothèque de Paris (1) Il voudrait savoir ce qu'elle lit. Elle tient le gros volume ouvert, serré contre sa poitrine, mais la couverture est enveloppée dans un papier blanc opaque. Ses yeux se meuvent d'une ligne à l'autre, par moment sa bouche close s'entr'ouvre et laisse passer un sourire. Elle oublie de respirer, laisse tomber un souffle et tourne la page. Il ne parvient pas à percer le mystère de cette couverture blanche. Il est pourtant assis près d'elle, dans sa diagonale, sur les sièges à quatre où les genoux des voyageurs dodelinent les uns contre les autres. Elle en est au début — mais au début de quoi ? Charonne. Elle lève la tête, le regard inquiet vers la tôle émaillée, puis replonge son museau dans les profondeurs de l'histoire — mais quelle histoire ? Il tend le cou, discrètement. La rame ralentit. Voltaire. Non pas l'auteur, la station. Elle reste immobile, concentrée, son gros sac à main sur les genoux. Combray. Le nom semble surgir du noir, comme un quai éclairé après un long tunnel. "Combray de loin, à dix lieues à la ronde, vu du chemin de fer quand nous y arrivions la dernière semaine avant Pâques, ce n’était qu’une église résumant la ville..." La jeune fille commence la Recherche, une phrase entre deux gares.
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La lassitude nivelle tout, elle met tout à la même distance, une depuis laquelle tout revient au même, tout est relatif, plus ou moins grandement mais déchu à la même relativité. Moi, finalement, je me serais bien contenté d'avoir su me contenter de n'avoir que quelques idées. Mais, non, il y a eu un ego trop gros qui a toujours poussé derrière pour que je veule en avoir plein. Cet ego, le mien, c'est moi. Personne d'autre. C'est à chaque fois désolant de constater qu'on a tant d'ego alors qu'on s'aime si peu. Il aura fallu que je veuille avoir plein d'idées, sans peut-être la carrure pour aller les chercher comme il le faut. Toutes ses idées à porter au bout d'un moment, la lassitude, on ne sait plus quoi en faire. Toutes, elles finissent par sembler bien inconséquentes, alors que si on avait la force, finalement on saurait les porter ainsi qu'elles n'auraient plus d'importance, justement parce qu'elles sembleraient capitales en elles-mêmes, alors que seule la manière dont on aurait servi chacune d'elle l'aurait chargée d'or. Donner un bout de chiffon de façon à ce que la personne qui le reçoit se dise que la manière dont on vous livre un tel joyau n'importe pas, voilà le grand art. J'aurais mieux fait d'être modeste, d'être un peu plus cohérent avec moi-même, et de constater dès le départ que moins on a d'idées, mieux c'est. Mieux on est parti. Les mots et les sons, les idées, tout le monde peut en avoir et peu importe, c'est comme les histoires qui sont plein les journaux, comme un autre avait dit. Ce qu'il faut, c'est la musique pour les faire danser.
mercredi 3 février 2010
83 : mardi 2 février 2010
Il était quatorze heures et en partant, il a dit "bonsoir". Il ne doit jamais dire "au revoir". S'il part le matin, il doit dire "bonne journée", ou peut-être déjà "bonsoir", si "bonsoir" est pour lui l'exact synonyme d'"au revoir". Et alors "au revoir" l'expression qu'il n'emploie jamais. Par contrainte mentale, il s'est interdit "au revoir", "au revoir" lui semble mauvais, lui semble ne pas se dire. Certains écrivains ont de telles interdictions, non qu'ils aient décidé d'écrire sous contrainte par jeu, mais parce qu'ils ne peuvent pas employer tel ou tel mot, signe ou forme. Ils les trouvent sales ou stridents. Ou déplacés parmi leurs mots, même si admissibles au milieu des mots d'autres. Un écrivain par exemple n'utilise jamais le moindre trait d'union, il peut s'en trouver dans les premières versions de ses textes, mais tout sera réécrit, les phrases reformulées, jusqu'à ce qu'aucun trait d'union ne reste dans le texte final. Pas de "peut-être", pas de "c'est-à-dire", au sacrifice de tournures et de constructions qu'il faut contourner. Il ne s'autorise pas davantage de "ça", qu'il peut tout à fait employer à l'oral, mais il ne peut publier un "ça". Il aimerait, il serait content si un jour un de ses livres comprenait une phrase telle que "ça va bien." Mais il n'y arrive pas, bien que s'autorisant les cédilles en général. C'est le "ça" qui bloque. J'ai décelé la même chose chez une personne que je connais personnellement, qui n'emploie qu'accidentellement "ça" par écrit, y compris hors de tout contexte de publication, même dans un message court et strictement informatif. Jamais de "ça", "cela" toujours à la place. Je pense qu'elle doit trouver "ça" vulgaire.
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Il attendait. La lumière était blanche, dure, très forte, pénétrant par une petite fenêtre qui s'ouvrait sur la grande cour lugubre et filtrant des vasques, découpant, détaillant tout, les meubles, les rides des visages, les plis des tissus, les cuirs brillants et fatigués, une douce joue égarée. Il attendait. Il s'habituait peu à peu à ne plus sentir l'odeur un peu fade, un peu piquante, médicamenteuse, mais en gardait dans la gorge un vide humide, un écœurement. Il attendait. Et chaque nouvelle personne qui entrait, et qu'il saluait sous le regard neutre des autres, déplaçait légèrement, en s'asseyant, les pieds métalliques de sa chaise avec un bruit qui rebondissait, sonnait dans le silence, persistait un moment, comme deviné. Il attendait. L'homme à la courte veste blanche a ouvert la porte, a souri dans le vague, a appelé un nom, et derrière il y avait son ami avec un visage lumineux qui lui a souri. Il a soupiré, il s'est levé et l'a rejoint. Une fausse alerte.
mardi 2 février 2010
82 : lundi 1er février 2010
Dans ces moments là, on trouve toujours qu'il y a trop de monde, alors que depuis une semaine on avait peur qu'il n'y en ait pas assez, aussi qu'on soit incapable de sortir un son correct bien sûr, mais alors on concentrait son attention sur l'angoisse venue de l'autre peur, celle que le petit théâtre du premier étage soit vide et qu'on se présente devant quatre personnes ou moins. On préfère cette peur là tant qu'on peut parce que si ce qu'on craint advient, il sera plus facile de s'en consoler. Être déçu par les autres, avoir des reproches à leur formuler, on vit mieux avec ça que la honte, parce qu'alors ce n'est pas de sa faute, alors que la honte ce n'est que de soi. Ce qu'on se reproche à soi vous colle toujours de plus près. Depuis la coulisse, alors qu'il allait falloir y aller dans quelques minutes, marcher quelques mètres jusqu'au plateau sans le droit de faire marche arrière quand on y sera, on voit bien que la salle est aux deux tiers pleine, ça fait une trentaine de personnes, ils sont venus les salauds, une trentaine c'est beaucoup pour avoir honte devant. Alors, on voit bien que la vraie angoisse c'est celle-ci, que l'autre, si on l'a eue jusqu'à hier soir, c'est parce que son cerveau vous offrait une diversion pour qu'on puisse quand même dormir un peu. Il faut y aller alors on y va, il y a cinq mètres à faire, ça doit faire sept ou huit pas, les quatre derniers on sera vu par les gens mais soi on les verra mal à cause des deux projecteurs dans les yeux, on entendra qu'ils vous ont vu parce qu'ils applaudiront certainement, à ce moment-là ils applaudiront, s'ils sont venus c'est qu'ils sont disposés à applaudir, et avant que ça commence ils n'ont rien vu encore qui les en a dissuadés. On pensait que mal voir le public aiderait mais en fait c'est pire, parce que s'ils ont des sourires ou des regards bienveillants à ce moment là, et sûrement ils en ont, on ne les voit pas, à la place on imagine qu'ils ont tous peur de bientôt avoir honte, de devoir revoir plus tard quelqu'un qu'ils sont venus voir et qu'ils ne sauront plus regarder, à qui ils ne sauront cacher leur pitié derrière une semblance de compassion, ou de comme si de rien n'avait été, de rien n'était. Oui, effectivement, ils ont applaudi, après les sept ou huit pas, on a juste attendu que le silence arrive et comme on a senti que rien de la panique ne passait, on a commencé tout de suite, juste une inspiration un peu plus longue comme avant de mettre la tête sous l'eau, pas si longue, non, une inspiration de la longueur de celles qu'on a avant de se moucher. On a juste fait ça et puis on a lancé le chant, la voix toute fébrile, tremblante et chevrotante. Le silence s'est épaissi autour de la voix qui peinait, la voix perdue. Quand on est perdu, soit on ralentit et on regarde tout autour de soi, soit on prend un chemin au hasard sans savoir si c'est le bon. La voix perdue a fait les deux, elle a ralenti en s'écoutant perdue, elle a pris un des chemins qui se présentaient à elle, pas le bon, ne sachant plus quel pouvait être le bon, plus s'il y en avait un bon. Un son aussi laid, un chant aussi faux, il a fallu l'arrêter avant la fin de la troisième phrase, le temps si long avant de se dire que continuer c'était pire, de décider que ça ne serait que pire. Le silence dans la salle derrière l'éblouissement des deux projecteurs, le silence d'un champ de bataille quand les armes arrêtent de tirer doit être le même. Est-ce qu'il faut commenter, s'excuser, le mieux c'est plaisanter mais à condition que ce soit drôle, sinon c'est pire, plaisanter les faire bien rire et reprendre mais cette fois très bien, la seule solution. Les secondes qui s'égrenent comme des coups de glas, aucune idée de phrase, aucun mot qui vient pendant qu'on se ratatine écrasé par le silence qui prend de plus en plus de place, qui en laisse de moins en moins à chacun, c'est le silence qu'on fait tous, la trentaine derrière les projecteurs et soi tout seul de l'autre côté, le silence qu'on fait tous et pourtant il ne nous laisse pas de place, il nous ratatine, nous écrase, suffoque. Ou alors, ils sont partis, ils sont tous partis, c'est pour ça que la salle est si silencieuse, ce qu'on aimerait que la trentaine soit partie, comme ça ce serait fini, on n'aurait pas besoin de devoir trouver encore un moyen de sortir, au moins sa sortie ne serait pas vue, la sortie qu'on ne sait pas faire, pas faire du tout quand ça se passe comme ça. Non ils sont encore là, la trentaine, ce silence là ne peut pas être fait par une seule personne. On ne sait plus combien de temps ça dure, dix secondes, vingt, une heure. Pas d'autres mots que les premières paroles de la première chanson, le reste que du silence, du noir, plein à craquer de noir. Alors on reprend le chant, les paroles sont là mais on ne sait plus l'air, on n'a plus d'air, on ne va pas réciter les paroles, on ne croit plus qu'on a de voix, qu'on aura d'autre langue que le silence. Alors on sort, on ne peut rien faire d'autre, on sort, la pire des hontes est meilleure que celle-ci, on ne reverra plus jamais la trentaine, on ne pourra pas, la pire des hontes est meilleure que celle-ci.
lundi 1 février 2010
81 : dimanche 31 janvier 2010
"Je vous écris d'un pays lointain" (1) Je ne sais trop par quoi commencer. Parce que j’aimerais tant que vous puissiez imaginer ce qui m’entoure. Au dessus de mes forces peut-être que de dire ce qui là. J’essaierai néanmoins. Avant tout début, ceci : soyez indulgent envers mes maladresses. Il y a si peu de temps que je parle votre langue. Vous avez beau me dire dans votre lettre qu’elle chaque jour s’éloigne de vous un peu plus, il me semble cependant que mes mots engourdis. Vous voyez, ça commence ! Et pourtant, j’ai beau réfléchir, attendre les deux mains au dessus du clavier que remonte un terme plus approprié, c’est en vain. Je ne trouve pas mieux. La raison est peut-être que notre langue tellement plus apte aux images. Ou du moins l‘était. L’a été. Ici, les images désormais nous sont extérieures. Tant autour de nous. Alors, en plus en nous produire d’autres images... Autres pourtant, et qu’elles me manquent j’en suis presque sûre. Désolée ! J’ai bien l’impression d’avoir enfondu vos mots de notre syntaxe. Mais, corriger, je crois, vous éloignerait de moi. Bien à vous, …
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Le dysfonctionnement de l'ascenseur était suspect. Il aurait pu être l'occasion de multiples gags dans une comédie. Après que nous avions constaté que la dernière visite du technicien chargé de la maintenance datait du premier avril, nous avons cru à une blague de sa part. Si elle avait été courte, nous en aurions ri. Il nous soutint qu'il n'y avait aucune blague, qu'il ne se serait jamais permis, et nous demanda même si ce n'était pas nous qui lui faisions une blague, même si nous n'étions pas le premier avril, en lui faisait croire que nous rencontrions le problème que nous lui décrivions. L'ascenseur ne menait pas à l'étage demandé, à celui correspondant aux nombres inscrits sur les boutons. Avant de croire à une blague, nous fîmes des essais, en songeant que, par exemple, le bouton du premier étage menait toujours au troisième et que, par exemple, celui du septième étage menait toujours au rez-de-chaussée - ainsi nous aurions pu nous reposer temporairement sur une solution de fortune, collant sur chaque bouton des étiquettes indiquant l'étage effectivement desservi. Quelques tentatives suffirent à évacuer cet espoir, chaque pression sur un seul et même bouton conduisait l'ascenseur à des étages différents. Le doctorant en physique du troisième étage, celui qu'avec son propre accord mais sans aucune originalité nous surnommons le geek, pensait comprendre les séquences de destinations auxquelles obéissait l'ascenseur. Il disait que la série fonctionnait de manière logique, par modules de quatre, si après avoir choisi un bouton au hasard, on n'appuyait plus que sur le même. Il exposait ainsi la séquence de base : si on multiplie les nombres des deux premiers étages auxquels mène l'ascenseur, et qu'on divise ce produit par le nombre du troisième étage desservi, on trouve la destination du quatrième voyage (l'ascenseur arrondissant à l'entier le plus proche, ou prenant au hasard un des deux entiers les plus proches si le résultat est de type x,5). Même ceux qui comprirent ou accordèrent de l'intérêt à la démonstration du geek saisirent tout de suite que ça ne les mènerait pas plus vite à leur étage, et ne pouvait servir qu'à prévoir celui auquel ils arriveraient la quatrième fois s'ils avaient la patience d'attendre le quatrième voyage, ou la malchance de devoir tenter quatre fois. Intérêt pratique nul. Je précise pour sa défense que, premièrement, le geek est dans la recherche fondamentale et pas dans la recherche appliquée (ce qui fait plus de lui un nerd qu'un geek d'ailleurs, mais ça le vexe quand on lui dit), et que deuxièmement son observation semble être parfaitement exacte : par exemple, la dernière fois que j'ai essayé, j'ai appuyé quatre fois sur le bouton du deuxième, et l'ascenseur ma mené successivement au sixième étage, au cinquième, au huitième et enfin au quatrième, soit : 6x5 = 30 et 30/8 = 3,75 ≈ 4. Tout ce cirque a duré trois semaines qui virent le syndic au bord de la crise de nerfs, et un peu plus près encore du bord de la crise de nerfs les résidents, surtout ceux qui vivent au-delà du quatrième étage. Un jour M. Chapelier revenait de ses courses avec packs d'eau, paquets de lessive et de litière pour son chat, et il était hors de question de porter tout ce chargement dans l'escalier jusqu'à son appartement du neuvième étage : au bout d'un moment, il s'est mis à hurler et à jurer tout ce qu'il savait à chaque tour d'ascenseur parce qu'il n'arrivait jamais au neuvième (il a fallu quarante-trois essais pour que l'ascenseur trouve le neuvième étage). Le geek a essayé d'expliquer à M. Chapelier qu'il avait dû appuyer sur des boutons différents, parce qu'il y avait de multiples combinaisons pour arriver au neuvième et dernier étage en quatre fois si on appuie toujours sur le même bouton. Si on se sert d'un bouton différent à chaque fois, par contre, c'est à chaque pression 1 chance sur 10 d'arriver au neuvième, sans plus de chance les fois suivantes qu'à la première. Le geek a même précisé à M. Chapelier qu'il y avait de toute façon toujours la possibilité suivante pour arriver au neuvième étage en quatre voyages et en appuyant toujours sur le même bouton : arriver quatre fois de suite au neuvième, parce que 9x9 = 81 et 81/9 = 9. M. Chapelier, rouge de colère, a répliqué que s'il arrivait quatre fois de suite au neuvième étage, il descendrait dès la première fois et n'essaierait pas les trois fois suivantes. Le geek a répondu à M. Chapelier qu'il fallait garder son calme, qu'il n'était pas dans la recherche appliquée mais dans la recherche fondamentale et que d'ailleurs, ce que venait de dire M. Chapelier n'avait aucun sens. M. Chapelier, qui est un homme très doux, est venu lui présenter ses excuses le lendemain.
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